Lettre - Mon frère est un assassin

Mon frère s’est procuré un revolver à six coups. Sur la demande de permis nécessaire à son transport, dans la section « raisons pour lesquelles le requérant désire obtenir une arme », il a indiqué : protection à la vie. Il avait 19 ans. De quoi un jeune de cet âge a-t-il à se protéger ? Quatre mois plus tard, mon frère se rendait responsable d’un meurtre. Une balle a suffi. Il s’est fait éclater le coeur. On appelle ça un suicide. Plus de 1000 personnes chaque année au Québec commettent, à l’exemple de mon frère, l’irréparable.

 

Le suicide est un geste irréversible d’une extrême violence. Si la personne qui s’enlève la vie cherche à mettre un terme à ses souffrances, celles qu’elle provoque autour d’elle sont incommensurables. Ainsi, la perte de l’être cher s’accompagne-t-elle d’une peine immense, mais aussi d’un fort sentiment de culpabilité. Comment n’avoir rien vu venir ? Comment n’avoir pu intervenir à temps ? Pourquoi ?

 

Dans l’espoir qu’une personne désireuse de s’enlever la vie réclame de l’aide, il est nécessaire de parler des répercussions que peut entraîner un suicide au sein d’une famille. Pour ma part, le décès de mon frère a longtemps fait de mes jours des nuits sans fin. Cette épreuve ne m’a pas rendue plus forte ; elle m’a brisée. Il m’a fallu des années pour me réconcilier avec le bonheur.

 

Nous ne voulons pas pleurer des morts. Nous voulons entourer d’amour nos proches en détresse. Nous voulons leur apporter le soutien dont ils ont besoin. Nous voulons apaiser leur âme. Nous ne voulons pas qu’il soit trop tard pour agir. Ensemble, nous serons plus forts. Nous trouverons des solutions.

 

En cette semaine de la prévention du suicide (du 2 au 8 février), j’invite les gens qui ont connu l’épreuve de perdre quelqu’un de cette façon aussi tragique à exprimer haut et fort leur douleur pour que ceux qui envisagent de se tuer comprennent que leur crime fera plus d’une victime : vous n’êtes pas seuls puisque nous sommes là.

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20 commentaires
  • Louis-Jacques Delacampagne - Inscrit 4 février 2014 00 h 25

    Pensivement...


    Touchante intervention, madame Moreno.
    Merci à vous.

  • Jean-Marc Pineau - Inscrit 4 février 2014 02 h 05

    Merci, Madame Moreno, de ce témoignage très émouvant.
    J'ai perdu, il y un peu plus de quatre ans, un ami très cher que je ne voyais pas parce qu'il était en Angleterre, mais qui m'écrivait tous les jours durant les mois qui ont précédé son suicide, jusqu'au jour où je n'ai plus rien reçu de sa part.
    Il m'avait dit un jour que si tel événement survenait dans sa vie, il se suiciderait. Compte tenu de la situation, j'évaluais que cet événement ne surviendrait pas avant une dizaine d'années, et qu'entretemps je parviendrais à le faire changer d'avis.
    Mais ce qui semblait fort peu probable à court ou à moyen terme est arrivé subitement. Un soir, en rentrant chez lui le cœur content de retrouver, comme chaque soir depuis un an, la joie de sa vie, sa raison de vivre, il a eu le choc de sa vie : son bonheur avait rendu l'âme. Sans l'avoir prémédité, il n'a pu surmonter la douleur de cette perte et... ses collègues s'inquiétant le lendemain soir de ne pas arriver pour le spectacle au Covent Garden de Londres, se sont rendus chez lui, pour le trouver inanimé... Je ne l'ai su que trois semaines plus tard par une amie commune qui s'était aussi inquiétée de son silence, qui a communiqué avec ses collègues et s'est immédiatement rendue à Londres pour le voir à l'hôpital où il était encore, semble-t-il, « aux soins intensifs », mais qui n'a pu le voir car elle n'était pas de sa famille... Famille officielle qui, trois semaines après le drame, trop occupée par les obligations de sa « noblesse », ne s'était pas encore présentée à l'hôpital !
    (à suivre)

  • Jean-Marc Pineau - Inscrit 4 février 2014 02 h 06

    (suite)

    Depuis plus de quatre ans, chaque jour, plusieurs fois par jour, je pense à sa douleur, à son angoisse, à son désespoir, et je me demande ce que nous aurions pu faire pour éviter qu'un jeune homme de cette qualité en vienne à s'enlever la vie, à 25 ans. Je ne me sens pas trop coupable, car je ne pouvais pas prévoir, pas plus que lui, qu'il serait si tôt confronté à l'insupportable. Je ne me sens pas vraiment coupable, mais terriblement malheureux d'avoir perdu un ami si extraordinaire, et plus malheureux encore en pensant à l'insoutenable douleur des minutes ou des heures qui l'ont conduit à ce geste fatal.
    Je compatis à votre douleur, Madame Moreno, et je me propose aussi d'essayer de sensibiliser un certain nombre de personnes à la souffrance de perdre un être cher dans de telles circonstances.

  • Sylvain Perreault - Abonné 4 février 2014 06 h 37

    Chaque suicide est un Hiroshima

    Caroline Moreno, votre voix est essentielle. Les survivantes et les survivants doivent parler de « l'héritage du suicidé ».

    Le départ subit de mon fils a fait de moi un éternel convalescent. Parfois résistant ; parfois chancelant. Je suis un être fragile, condamner à me réparer. Qui a dû réapprendre à respirer, marcher, échanger, goûter, sourire, aider, aimer...

    Car chaque suicide est un HIROSHIMA ! Mon fils est parti avec son secret. Le jour d’après, plus rien. Le silence. Le désarroi abyssal ! Le suicide n’est qu’une déflagration. Une bombe qui laisse des séquelles permanentes. Qui nous disloque. Qui nous transforme à jamais. Après le cataclysme, j’ai erré dans les ruines, démoli et sans repère. Un zombie ! J’allais dorénavant appartenir au monde des Survivants. J'ai appris à vivre avec l’invivable, mais c’est usant.

    Nous devons faire en sorte que personne, PERSONNE, ne se tue et ne vienne pour toujours métamorphoser un vivant en survivant. Nous devons crier NON à cette issue de secours temporaire qu'est le suicide. Parce qu'avec la mort, il n'y a peut-être plus de cette souffrance dont on veut se soulager, mais il n'y a SURTOUT plus de sourires, de baisers, de paroles, d'échanges, de caresses, d'accolades...

    Le suicide est un fléau moderne auquel le gouvernement devrait s'attaquer comme il l'a fait pour contrer l'alcool au volant. Une vraie « Charte des valeurs » devrait interdire de perdre chaque année plus 1 100 personnes par suicide.

    Nos allons perdre trois autres de nos semblables aujourd'hui. Comment demeurer impassible ? Le suicide : une spécificité québécoise. Ça dérange ! Ça vaut bien une commission Humanitaire, non !

    Je pense à toutes celles et à tous ceux qui, aujourd'hui, vont subir ce véritable Hiroshima. Père, mère, blonde, chum, frère, soeur, ami, collègue... Des êtres soudainement dévastés, transformés en survivantes et en survivants. Il faut agir. Refuser ces pertes quotidiennes. Mettons en valeur un Québec VIVANT ! Ça urge !

    • Richard Morisset - Inscrit 4 février 2014 14 h 40

      Mr.Perreault, je suis bien d'accord avec la fin de votre lettre. Je compatis énormément (voir mon message plus bas) je n'ai pas eu la douleur de perdre une de mes filles (j'en ai 3) et c'est un cauchemar qui me hante souvent ayant vécu de proche trop de cet acte sans nom. Sans vouloir vous dicter quoi faire(je parle par expérience personnelle) impliquer vous auprès d'organisme ou gens qui donne espoir...c'est une bonne façon de se donner des sentiments positifs et qui aide à penser les plaies (même profondes) Ne lâchez pas, un jour à la fois vous reconstruirez une partie de ce qui est détruit. Vous êtes en VIE! ne l'oubliez pas.

      Cordiales salutations

      Richard Morisset

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 4 février 2014 07 h 29

    La fragilité des hommes...

    Souvent, ce n'est pas ainsi qu'on les voit, qu'ils veulent être vus, et pourtant... Ce sont eux qui utilisent le plus souvent le suicide pour mettre fin à leur souffrance, souvent bien cachée.

    D'autre part, même lorsqu'ils font des démarches ils ne sont pas toujours bien reçus. Un de mes ex avait un ami de longue date, aussi déprimé de longue date, qui évitait même de se regarder dans les vitrines et pourtant il n'avait rien de repoussant. Un jour il a décidé d'aller voir un psychiatre. Personnellement, je n'ai pas grand respect pour ceux-ci qui généralement soignent le mal à l'âme comme un rhume de cerveau, mais bon... à l'époque je ne connaissais pas autre chose non plus.

    Après l'avoir écouté, le psychiatre en question lui a dit qu'il n'avait pas de problème, juste la peur des femmes (effectivement, dépassé la jeune vingtaine il n'avait jamais eu de blonde, comme on dit), et passa au suivant. Bien sûr, pour un homme qui se considère hétéro, le fait d'avoir peur des femmes qui constituent la moitié de l'humanité n'est vraiment pas un problème... Quelques semaines plus tard il se suicidait... laissant à sa famille la note suivant "Je ne veut pas de dieu, je ne veux pas de la réincarnation ou de la vie éternelle, je veux être détruit". Il était ainsi depuis si longtemps que personne ne s'attendait à un tel geste...

    Il existe des organismes qui offrent des services de thérapie à peu de frais, entre autres le Centre St-Pierre, et un autre dont j'oublie le nom, mais le Regroupement des ressources alternatives dont on parle justement ces jours ci, est une très bonne source de référence en la matière.