Lettre - Le prix du livre, un débat contre le dieu Argent

En réponse à Robert Delorme

 

Je m’excuse, mais ce n’est pas l’élite qui gagnerait à ce qu’on instaure une politique du prix unique du livre. Ce sont plutôt les petits libraires, les petits écrivains, les inconnus, d’abord. Prenons juste l’exemple d’Arlette Cousture et de Marie Laberge. N’ont-elles pas, au début de leur carrière d’écrivaines, avant leur premier succès, eu la chance de compter sur des maisons d’édition qui ont cru en leur talent ? Ces maisons d’édition, quand elles ont perçu le succès possible des oeuvres, ne se sont-elles pas empressées de faire un battage publicitaire dont les auteures ont bénéficié. Et ces maisons pouvaient prendre ce risque parce qu’elles s’appuyaient déjà sur le succès qu’avaient eu d’autres écrivains avant elles.

 

Les succès de certains écrivains permettent aux maisons d’édition de publier, à gros risque, des écrivains encore inconnus. Il est d’ailleurs dommage de voir des auteurs qui ont obtenu de grands succès remettre en question la légitimité de ce rapport, de ce lien très serré entre écrivains, éditeurs et libraires. Ce n’est peut-être pas une trahison, mais c’est un manque total de respect, de civisme et de conscience de l’autre. « Moi, je » l’emporte maintenant sur un petit « nous », de plus en plus fragilisé.

 

Le processus qui permet aux maisons d’édition de prendre des risques avec des écrivains inconnus est le même dans le monde des librairies, qui sont tenues d’avoir un fonds littéraire. Ces petites librairies comptent sur les livres à succès pour se donner la marge de manoeuvre nécessaire pour garder sur leurs rayons des ouvrages aussi peu «vendeurs» que des livres de poésie, par exemple, des ouvrages de philosophie ou d’autres types de livres que certains individus doivent qualifier d’élitistes… Ne pas chercher à sauver les librairies, les livres imprimés, les maisons d’édition, c’est prendre le risque de laisser la culture entre les pattes du dieu Argent, qui n’a d’intérêt pour la culture que celui de faire plus d’argent. Si les livres nourrissent l’esprit, l’argent ne se nourrit que d’argent.

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