Lettre - La place des livres n’est pas dans le numérique

Il faut empêcher par tous les moyens disponibles que l’industrie du livre se tourne massivement vers le numérique. Accepter un tel virage voudrait dire soumettre cette industrie aux aléas de l’économie de marché, espace où la valeur accordée à un bien ne peut être que pécuniaire. Or, on n’estime pas la grandeur d’un livre en signes de piastres. Sa valeur intrinsèque se calcule en savoir, en idées, en intelligence, en compassion et en liberté.

 

Gardons notre émerveillement pour la pureté. Quelle sera, sinon, la prochaine étape ? J’imagine les Picasso, Monet et Dalí du futur contraints à numériser leurs peintures par souci d’économies d’échelles. Après le journalisme « axé sur le marché », nous aurions la musique « axée sur le marché », puis ce sera la littérature, et puis la peinture, et ultimement la seule intelligence qu’on reconnaîtra à l’Art sera sa capacité à attirer l’attention des foules les plus larges possible.

 

Forme inconditionnelle de liberté d’expression et prolongement du savoir humain transcendant le temps et l’espace, le livre se doit de conserver une place bien à lui. Cette place, c’est la librairie du coin, c’est la bibliothèque du quartier, c’est l’étagère qu’on lui réserve dans les foyers, c’est la mémoire, le coeur et les mains des hommes. Ce n’est pas sur un disque dur.

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 15 novembre 2013 09 h 51

    Holà !

    Et qui "calculera la valeur intrinsèque en savoir, en idées, en intelligence, en compassion et en liberté" d'un livre ? Un fonctionnaire pourvu qu'il soit diplômé en littérature ? Pour reprendre un exemple dont on a parlé récemment à l'occasion d'un centenaire, j'ai été fasciné par la lecture intégrale des sept longs volumes d'A la recherche du temps perdu de Proust, alors que des esprits brillants, même des écrivains bien plus cultivés que moi, des intellectuels patentés, ont été rebutés et ont abandonné. Et c'est vrai que l'on peut n'y voir en bonne partie que du potinage de snobs désoeuvrés. On peut admirer la concision, la précision, la limpidité, le charme, l'ironie, ou au contraire la poésie, les détours, la profondeur, l'ambiguité, l'horreur. J'ai moi-même aimé un aspect ou son contraire, dépendant de la manière dont cette oeuvre m'interpelait personnellement (à cause de mes expériences, de mon caractère, de mes préjugés?).