Lettre - Faire fausse route sur le chemin de la raison

En tant que citoyen fermement attaché à la laïcité, sans qualificatif particulier, de l’État de droit moderne, j’ai la triste conviction que les élus du Parti Québécois risquent de faire fausse route quant à la « charte des valeurs »

 

D’abord sur le fond, car la laïcité est garante de l’égalité parmi les citoyens, quelle que soit leur obédience philosophique. Il est donc contre nature que l’on veuille figer juridiquement des valeurs. Celles-ci sont, par définition, évolutives : c’est le propre de nos sociétés libérales, et la sociologie nous a amplement démontré que les valeurs influencent autant les individus qu’elles sont les produits de ces derniers. Parler des droits naturels, inaliénables et sacrés de l’individu est une chose, graver des valeurs dans le marbre en est une autre fort différente.

 

Sur la forme ensuite, comme ce fut le cas sur d’autres aspects, le gouvernement lance ici un ballon d’essai de façon tout à fait irresponsable en ne posant pas les conditions du débat. En conséquence, chacun se lance ensuite dans ses extrapolations au risque de jeter l’anathème sur l’Autre dans toutes ses dimensions, qu’elles soient ethniques, politiques ou religieuses. Au final, personne ne sera gagnant de cette stratégie qui polarisera inutilement la société, malgré le fait que le sujet mériterait un débat vif, mais serein et respectueux.

 

Enfin, au risque de s’égarer en supposant cela, il est à craindre que le PQ, avec ce sujet, cherche avant tout à jouer de la tentation d’un affrontement avec le gouvernement fédéral et la Cour suprême. En notant la très large majorité des Québécois derrière certaines normes comme le port de signes religieux, on peut aisément imaginer que l’entourage de la première ministre ait décidé d’instrumentaliser la discussion au profit de la gouvernance souverainiste. Et si tel devait être le cas, cela attesterait que le projet n’est pas fait pour les bonnes raisons.

 

Le seul fondement qui doit justifier une telle loi, pour citer le grand Jaurès, c’est la volonté d’une progression déterminée et irrémédiable de l’esprit du citoyen « vers la pleine lumière, la pleine science et l’entière raison. »

25 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 26 août 2013 03 h 38

    L'arroseur arrosé

    «... le gouvernement lance ici un ballon d’essai de façon tout à fait irresponsable en ne posant pas les conditions du débat... on peut aisément imaginer que l’entourage de la première ministre ait décidé d’instrumentaliser la discussion... »

    Procès d'intention.

    « En conséquence, chacun se lance ensuite dans ses extrapolations au risque de jeter l’anathème sur l’Autre dans toutes ses dimensions, qu’elles soient ethniques, politiques ou religieuses.»

    C'est exactement ce que vous faites avec le Parti Québécois. C'est dommage car, comme vous dites: «le sujet mériterait un débat vif, mais serein et respectueux».

  • Michel Lebel - Abonné 26 août 2013 07 h 11

    Vous avez tout à fait raison, M. Michelot, les valeurs ne se codifient pas, ne peuvent se réglementer par le droit, car c'est leur propre d'évoluer, de ne pas faire du surplace. Ce changement de terme, de la laïcité aux "valeurs", montre bien l'inculture de bien des politiciens, omnibulés pas la partisanerie politique et le désir d'obtenir une majorité à l'Assemblée. Et quitte à jouer avec le feu identitaire (le "nous" contre le "eux"), pour arriver à ses fins! Tout ceci est navrant! Enfin il me semble que Jaurès, selon cette citation, était pour le moins optimiste quant au rôle de la raison chez le législateur ou politique...


    Michel Lebel


    Michel Lebel

    • Gilles Théberge - Abonné 26 août 2013 10 h 31

      Est-ce que le multiculturalisme n'est pas présenté comme une valeur canadienne? Et n'a-t-il pas été imposé de force ? Ce qui est bon pour pitou est fort mauvais pour minou.

      Et c'est d'autant plus rigolo que personne n'a vu la couleur du papier sur lequel est imprimé ce projet.

      Le feu identitaire moi je pense que Trudeau l'a allumé en 1982, en excluant les Québécois de sa patente à gosse, quand il a fait son coup d'État.

    • Martin Maynard - Inscrit 26 août 2013 12 h 56

      Le problème avec la charte c'est que les gens mélangent tout. Et ça risque de décevoir autant nos xénophobes et extrémistes laïc québécois que ceux qui vont dire qu'elle va trop loin.

      Tout n'est pas noir et blanc dans la vie.

      Je félicite madame Harel pour son excellent commentaire. Il y a des choses qui ne se réglementent pas.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 août 2013 08 h 13

      M. Lebel, ça m'a pris deux jour pour trouver, mais voici enfin :

      «les valeurs ne se codifient pas, ne peuvent se réglementer par le droit.»

      Alors, expliquez-moi comment se fait-il que nous vivions encore selon les normes d'un livre qui a été écrit il y a deux mille ans pour certains et 1400 ans pour d'autres si les «valeurs ne se codifient pas» ?

      Tant qu'à «c'est leur propre d'évoluer, de ne pas faire du surplace.» Il semble qu'il y aie un plafond de verre à ne pas franchir. On ne peux que le remarquer !

      Soyons conséquent !

  • Pierre Labelle - Inscrit 26 août 2013 07 h 52

    Charles et Florent....

    Vous parlez comme Charles Taylor, Vladimir en moins. Ce dont vous accusez le PQ, vous le pratiquer allègrement de façon indécente. Vous prêtez des intentions qui n'existent peut-être, que seulement dans votre esprit. Attender donc le dépôt du projet de cette loi, il sera toujours temps de vous commettre. On a prêter les mêmes intentions et pire, à un certain gouvernement et à un certain ministre, parrain de la loi 101, et pourtant......

  • Marcel Bernier - Inscrit 26 août 2013 08 h 44

    Faire fausse route sur le chemin de la manipulation...

    À revoir : vos notions de « charte », de « valeur », de « politique », de « bien commun ».
    Et comme le dit si bien monsieur André Chevalier, vos projections vous trahissent.

  • Alain Lavoie - Inscrit 26 août 2013 09 h 22

    Bien d'accord avec la laïcité et l'égalité, mais ce sont ces valeurs dites "québécoises" (et leur crucifix à l'Assemblée nationale) qui nous font sourciller, véritable talon d'Achille qui menace de faire crouler tout l'édifice.

    • Gilles Théberge - Abonné 26 août 2013 10 h 41

      Je trouve curieux votre commentaire sur le crucifix de l'Assemblée Nationale. Vraiment ça vous heurte à ce point un crucifix?

      Qu'est-ce qu'on va faire avec les églises, les monastères, les croix de chemin?

      Et surtout, je dirais ici la question qui tue : Est-ce que vous pensez qu'on devrait réécrire les livres d'histoire du peuple québécois?

      Et en passant est-ce que vous savez que votre reine, oui Élisabeth II, est-ce que vous savez que votre souveraine à laquelle vous êtes soumis en tant que sujet, est la cheffe de l'Église d'Angleterre?

      Est-ce que ça vous troube ça, autant que de savoir qu'un reliquat de l'Église catholique qui peut être vu comme un objet patrimonial si on se donne la peine de respirer calmement par le nez, est planté dans le mur de l'Assemblée Nationale?

    • Clyde Paquin - Inscrit 26 août 2013 11 h 16

      @ Gilles Théberge,

      Vos arguments du genre "Qu'est-ce qu'on va faire avec les églises, les monastères, les croix de chemin?" ou "Est-ce que vous pensez qu'on devrait réécrire les livres d'histoire du peuple québécois?" sont totalement impertinents. La laïcité implique les institutions publiques, pas la croix sur le mont Royal et les églises, et encore moins de trafiquer les livres d'histoire afin d'en évacuer quelque aspect. L'Assemblée nationale est l'endroit le plus représentatif d'un État, si nous voulons un État laïque, le premier pas est de ne pas avoir un énorme crucifix surplombant ceux qui sont élus par le peuple. Si le PQ veut être conséquent, ce devra être la première action à prendre. Pour l'argument tant utilisé du "patrimoine", simplement à le placer dans un corridor, pour les visiteurs, dans un musée au-dessus d'une plaque décrivant son histoire : "Ce crucifix qui a trôné à l'Assemblée nationale de 1936 à 2014 fût installé par le gouverement de Maurice Duplessis...

    • Gilles Théberge - Abonné 26 août 2013 11 h 50

      En quoi ma réaction serait-elle impertinente monsieur Paquin? C'est l'État qui entretient la croix du Mont Royal. Ne serait-ce que par cet exemple il y a déjà un élément de pertinence.

      Les églises qui sont classées patriomoniales, bien que toujours affectées au culte, l'État ne contribue-t-il pas à leur entretien et à leur conservation?

      Le genre de raisonnement que vous soumettez, ressemble à une tentative désespérée de séparer le lait dans la tasse de café.

      La vie c'est un tout. Bien entendu nous avons de bonnes raisons de croire que le projet du ministre dont on ne connait pas la teneur exacte soit dit en passant, viserait beaucoup à baliser les accomodements déraisonnables, et mettre l'accent sur l'intégration.

      On sait très bien que la plupart du temps des soi-disant accomodements ont été imposés à tous par une Cour étrangère, la Supreme Court of Canada. Ces décisions ont heurté profondément et durablement l'opinion au fil du temps.

      Alors si on se calmait un peu. Et de gâce, lâchez nous le crucifix de l'Assemblée Nationale. D'abord il n'est pas «énorme». Ensuite, un peu de respect pour le passé ça semble beaucoup demander si on peut en juger par certaines réactions.

    • Clyde Paquin - Inscrit 26 août 2013 13 h 03

      Il me semble avoir été assez clair dans ma réponse concernant l'Assemblée nationale versus les autres choses que l'État sauvegarde ou protège, mais vous ne l'avez pas lu. Je le répète donc : l'Assemblée nationale est l'endroit le plus représentatif d'un État, au niveau symbolique, philosophique, politique, démocratique, etc. Vous revenez encore avec des arguments du genre "C'est l'État qui entretient la croix du Mont Royal", alors que je vous dis qu'une assemblée nationale est un endroit tout à fait différent qu'une rue ou que le sommet d'une montagne. Bannir des symboles dans les rues ou détruire des bâtiments serait hitlérien et ça n'a rien à voir avec l'endroit ou les élus se réunissent afin de prendre des décisions pour les citoyens. Et votre raisonnement de "pourquoi ce crucifix vous trouble tant que ça" est à double tranchant, nous pourrions tout autant vous répondre : pourquoi cela vous troublerait tant s'il n'était pas là? ou, pourquoi y êtes-vous tant attaché? Ce terrain de discussion ne mène donc nul part. La vraie question est : est-il sensé qu'un État se déclarant laïque ait un crucifix à l'endroit même où sa laïcité devrait être la plus évidente? Comme si c'était "manquer de respect pour le passé" de le retirer de là pour le déplacer ailleurs... je vous soupçonne au fond de vouloir un État catholique, ou au mieux d'en avoir contre les "autres" religions et de vouloir garder la vôtre. Personne ne peut vous empêcher de croire ou de ne pas croire en ce que vous voulez, une Assemblée nationale représente ce que nous voulons comme État, et avec ce crucifix, nous sommes encore un État catholique, que vous le vouliez ou non. SVP comprenez le statut particulier et crucial que possède l'Assemblée nationale, c'est de la vie de tous les citoyens québécois dont on discute à ses tables, et il n'y qu'une seule façon d'être neutre, de respecter autant les musulmans, les juifs, les athés, les agnostiques, les catholiques, les bouddhistes, etc.; aucun signe religieux.

    • Sylvain Auclair - Abonné 26 août 2013 13 h 59

      Monsieur Théberge,

      Je suis d'accord avec M. Paquin (bien qu'il aurait dû écrire «non pertinent» plutôt que «impertinent») et Mme Benhabib. Il ne s'agit pas de réécrire l'histoire ni de la cacher, mais de la continuer sur une base laïque. Sans le Fils de Dieu pour veiller sur les travaux de l'Assemblée nationale ni de prière pour éclairer les élus municipaux, par exemple.

      Et que l'État entretienne des bâtiments historiques, fussent-ils religieux, c'est tout à fait correct. C'est d'ailleurs ce qu'on fait en France. Ne mélangez pas tout.

    • Pierre Cloutier - Abonné 26 août 2013 14 h 15

      Bravo monsieur Paquin et une mauvaise note à monsieur Théberge.

      Oui, monsieur Thégerge, vous frôlez la malhonnêteté intellectuelle. Lorsqu'on parle du crucifix de l'Ass. Nat. on ne parle que de lui. Pourquoi ? Parce que l'Ass. Nat. est un lieu unique qui concerne TOUS les Québécois, peu importe leur ethnie et leur religion.

      Est-ce si difficile à comprendre ? Le patrimoine il est partout. Si on exclut quelques quartiers de Montréal, quelques réserves indiennes et quelques villages anglophones isolés, le Québec est pratiquement à 100 % « pure laine ».

      Pourquoi faut-il en plus un crucifix à l'Assemblée Nationale ?

      Tout le monde est d'accord pour dire que le Québec est en voie de laïcisation. S'il est un endroit par lequel commencé, c'est bien le salon bleu de l'Assemblée Nationale.