Lettre - Les droits de chacun

Je suis une jeune femme québécoise âgée de 21 ans, étudiante à l’Université de Montréal, et je porte le voile. Mardi matin, j’ai heurté un mur. Ce mur, c’est le déni violent de ma liberté et c’est cette injustice intolérable qui m’a donné envie d’écrire ces quelques lignes. Voici ce qu’il en est.

 

Le Parti québécois envisage d’adopter une « Charte des valeurs québécoises ». Il s’agirait de bannir les signes manifestant une appartenance religieuse, non seulement des institutions publiques québécoises, mais aussi des hôpitaux et des écoles. Ainsi, sous couvert d’une laïcité maladroite, une femme musulmane qui porte le voile se verra empêcher de pratiquer sa profession d’enseignante ou d’infirmière.

 

Par une telle mesure, nous transgressons le droit le plus absolu qu’est celui de prendre des décisions concernant sa propre personne.

 

Par une telle mesure, nous excluons le principe démocratique le plus important, celui de la liberté, la liberté d’être, de penser, de faire.

 

Par une telle mesure, nous approuvons l’ingérence de l’État dans l’exercice de nos droits les plus personnels et les plus fondamentaux.

 

Par une telle mesure, nous refusons de traiter une personne comme un membre à part entière de la société, qui mérite de réaliser pleinement tout son potentiel humain.

 

Par une telle mesure, nous nous permettons de réduire les valeurs communes et fondamentales qui nous rattachent les uns aux autres à une vulgaire liste réductrice.

 

Il est sans cesse répété que le but de cette charte est la promotion des droits de la femme. Or une laïcité mal appliquée n’aura pour seule conséquence que d’exclure les femmes musulmanes portant le voile du marché du travail.

 

Nous devrions être à la hauteur de nos prétentions d’égalité et de liberté, indépendamment de toute discrimination fondée sur l’origine ethnique, la religion ou le sexe.

 

Une société véritablement libre et démocratique est une société où tous ont la certitude que la loi les reconnaît comme des êtres humains qui méritent le même respect et la même considé- ration. C’est une société qui reconnaît le droit de chacun de prendre des dé- cisions concernant sa propre personne et de se réaliser pleinement, sans ingérence de l’État dans ses choix fondamentaux…

 

 


 
28 commentaires
  • gaston st-laurent - Inscrit 22 août 2013 07 h 46

    Chère Nour,

    Je suis un humain mâle de 57 ans. Le drame que tu vis, tu l'endosses à chaque matin. Le sais de quoi je parle par expérience. J'ai affiché des signes ostentatoires de mon appartenance. J'ai constaté que c'est celà qui crée le mur. À l'époque des hippies, des cheveux longs et la barbe avaient le même effet qu'un patch des Hells aujourd'hui. J'exprimais que "MOI", "JE" n'étais pas comme "EUX-AUTRES"; que c'était moi qui rejetais et non moi qui était rejeté. Ce n'est pas parce qu'on vit au 21ème sciècle que les humains ont perdu leurs tendances tribales.

    • Jean Richard - Abonné 22 août 2013 09 h 59

      Assez pertinent comme réponse M. Saint-Laurent.

      Une société qui donne la primauté absolue au JE ME MOI – effet secondaire de ces droits et libertés individuels – est une société qui s'expose à un certain chaos.

      Et quand on revendique des privilèges au nom des droits et libertés individuels, on s'expose encore plus.

      À l'aérogare au moment de présenter son passeport un préposé demande à un passager d'enlever sa casquette, afin de comparer son visage à celui de la photo du passeport. Le passager le fait, sans chercher à protester, sans dire qu'on avait violé ses droits et libertés individuels de porter une casquette. Imaginez un instant que la casquette eut été un turban...

      Un peu plus tard à bord de l'avion, un couple portant ostensiblement des vêtements et accessoires bien connus et dictés par leur religion est assis une rangée devant en biais, se prêtant bien à l'observation. Au moment du repas, un agent de bord sert à manger à ces gens, un menu spécial d'une part, et avant tout le monde.

      Cette attention particulière, un peu démesurée, ne suffit pas. On regarde le plat (non déballé) avec dédain puis on appelle l'agent de bord pour le faire changer. L'agent de bord reprend le plat et revient avec un nouveau. Cette fois, le rejet du plat est suivi d'une conversation de quelques minutes. Pendant ce temps, les 300 autres passagers attendent leur tour.

      Trop, c'est trop ! Si chaque passager avait à ce point monopolisé les services d'un agent de bord pour des caprices alimentaires purement religieux, ça aurait été le bordel dans l'avion. Agir de la sorte, c'est mépriser les gens qui nous entourent. Est-ce qu'on doit défendre un tel comportement égoïste au nom des droits et libertés individuels ?

      Alors la question est bien posée : s'il y a un mur qui a été dressé entre certains groupes religieux et la société, qui en a posé la première pierre ?

    • Valois Juliette - Inscrit 22 août 2013 13 h 34

      Chère Nour,

      Je crois que M. St-Laurent a une piste de réflexion fort intéressante.
      Les revendications religieuses me semblent souvent le symptôme de problèmes identitaires et d'une volonté très forte de réclamer son unicité en se distinguant des autres. (Parce qu'autrement, rien ne vous empêche de vivre vos valeurs de modestie et de dévotion en vous habillant avec simplicité.)

      Le jeune qui porte des têtes de morts sur ses T-shirts affirme son identité et son appartenance à un groupe, mais s'attire également la méfiance de plusieurs personnes. Pas certaine qu'on lui permette de porter ce genre de T-shirt dans un CPE, même si c'est un garçon tout à fait charmant. Dommage de cacher d'aussi belles qualités derrière des symboles qui sont susceptibles de heurter la majorité culturelle. Il faut faire des compromis. La revendication du "Je, me, moi" a son prix...

      Bonne réflexion.

    • Nour Farhat - Inscrit 23 août 2013 18 h 24

      @Valois Juliette

      Vous ne pouvez priver un individu de sa liberté de croire, de choisir et surtout de sa liberté d'agir en fonction de ses choix. Je n'ai pas à me justifier de m'habiller d'une certaine manière et les raisons pour lesquels je m'habille ainsi ne regarde personne sinon moi.

      Et puis, symboles susceptibles de heurter la majorité culturelle? Vous savez, il y a des pays dans lesquels les gays sont emprisonnés et pourchassés car leur orientation sexuelle « heurte la majorité culturelle». Vivre et laisser vivre, pourquoi est-ce si difficile à appliquer? Il est nécessaire de respecter le choix d'une personne quand ce choix ne pose préjudice à autrui. Et là je ne parle pas de préjudice imaginaire.

  • Michel Lebel - Abonné 22 août 2013 09 h 56

    Une liberté fondamentale

    Je crois que l'interdiction de porter des signes religieux devraient se limiter aux seules autorités ou institutions publiques, tels les juges, les tribunaux, les policiers et les autres fonctionnaires qui traitent avec le public. Pour toutes les autres personnes et institutions, cette interdiction ne devrait pas exister. Le règle serait donc la suivante: l'interdiction de signes religieux est l'exception.

    La liberté de religion est une liberté fondamentale qui comprend le droit d'afficher publiquement sa croyance. C'est une liberté intrinsèquement liée à la personne, pas une liberté qui n'a pas le droit de s'exprimer; elle ne limite pas son exercice à la vie privée, à la sacristie, à la mosquée ou à la synagogue! Toute limite à cette liberté doit pouvoir se justifier sur des motifs très sérieux, dont l'ordre public et la sécurité de la personne.


    Michel Lebel
    Ancien professeur des droits et libertés de la personne

    • Monique Landry Blizzard - Abonné 22 août 2013 11 h 23

      Je suppose que la "Sécurité de la personne" que vous soulevez inclue aussi la sécurité affective d'enfants en CPE. Une fonctionnaire éducatrice exposerait-elle nos enfants aux cent quatorze sourates que vous n’en auriez rien à redire? Car il s'agit bien du mandat "évangélique" quotidiennement apprit en mosquée: convertissez les innocents! (voir la multitude d'exemples dans "Les Soldats d'Allah à l'assaut de l'Occident" de Djemila Benhabib).

      Le catéchisme d'antan serait ainsi exposé en CPE que vous monteriez aux barricades! Au nom de la "Sécurité de la personne".

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 août 2013 11 h 33

      Donc, vous acceptez que des musulmanes témoignent en portant une burqa (même si elles ne la portent pas en dehors du tribunal)? Qu'une propriétaire de service de garde porte aussi la burqua et ne serve que les mets halals?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 23 août 2013 08 h 38

      Ici je vais en rire.

      Dans un CPE, ce matin-là, tous les enfants se sont mit à pleurer.

      Pourquoi ? Parce que la gardienne avait mit son foulard au lavage et que les enfants ne l'ont pas reconnu !

    • Nour Farhat - Inscrit 23 août 2013 18 h 29

      @Sylvain Auclair

      Le port de la burqa devrait être interdit dans les tribunaux et les aéroports.

  • Marcel Dubé - Inscrit 22 août 2013 10 h 00

    La peur de l'autre

    N'est-il pas vrai que l'on a tendance à projeter nos propres démons sur autrui ? Peur de la différence.

    • Nour Farhat - Inscrit 23 août 2013 21 h 26

      L'ignorance mène à la peur et la peur mène à la haine.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 24 août 2013 23 h 56

      Madame Farhat,
      comme de nombreux musulmans, vous semblez écarter d'emblée (voire même ne même pas envisager) que ce ne soit pas forcément par ignorance qu'on s'oppose au voile. L'idée vous a-t-elle déjà effleurée que certains des opposants au voile s'y opposent précisément parce qu'ils savent très bien ce qu'il représente ?

  • Sylvain Auclair - Abonné 22 août 2013 10 h 02

    Vos arguments ne tiennent pas

    Ce sont les mêmes qu'on entendait en France lorsqu'on voulait interdire le port du hidjab à l'école: «Ces jeunes filles n'iront plus en cours et vont s'isoler.» Eh bien non. Elles ont simplement retiré ce but de tissu. L'école est devenue pour plusieurs d'entre elles un espace de liberté face à leur famille.

    Vous avez le droit de faire de même. Personne ne vous force à porter ce voile.

    Après tout, le voile a été interdit dans les universités turques pendant des décennies.

    • Nour Farhat - Inscrit 23 août 2013 18 h 31

      Vous avez raison, personne ne me force à porter ce voile. Toutefois, on veut me forcer à l’enlever pour qu'on me considère comme un membre à part entière dans le pays dans lequel je suis née.

      Je suis d’accord avec vous dans la mesure ou je veux bien envisager que certaines femmes portent le voile à la suite d’une pression de leur environnement. Je propose que des mesures soient mises en place afin de protéger les femmes qui sont véritablement vulnérables.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 22 août 2013 10 h 22

    La liberté n'est pas un concept absolu

    "Ce mur, c’est le déni violent de ma liberté..."

    La liberté de l'un se termine où celle de l'autre commence.

    Accepteriez-vous d'aller à l'urgence, et d'être examinée par un médecin mâle portant une kippa?

    • Nour Farhat - Inscrit 23 août 2013 18 h 33

      Oui, ca ne me pose aucun problème. Et je suis loin d'être la seule.