Lettre - Ce rire qui nous tue

J’assistais mercredi soir à la pièce Les morb(y)des au Théâtre de Quat’Sous. Un drame qui raconte l’histoire de deux soeurs engluées dans un demi-sous-sol d’Hochelaga. Une pièce grave et forte dans cette petite salle du Plateau Mont-Royal.


Certaines remarques du cru peuvent faire sourire, mais l’auditoire explose du rire de l’idiot. Sur scène, on crie un désespoir à faire rire jaune, mais la salle se tape les cuisses. Et du rire gras, on passe au rire nerveux pour repousser rapidement toute gravité qui pourrait éveiller une empathie, une compassion, voire un début d'introspection. Peur d’un engagement émotif, fût-ce le temps d'une pièce. On se croirait au vaudeville d’un théâtre d'été. Normal, tout n’est-il pas drôle au Québec? On perçoit ici tout le désarroi d’un peuple désabusé qui, à l’image des héroïnes de la pièce, ne sait plus où il va.


Devant la déliquescence de ses institutions, la petitesse de ses édiles et la décrépitude de ses infrastructures, il a décidé qu’il valait mieux en rire. Et rien d’autre. On est là pour s’amuser, pas pour réfléchir. Ce rire nous anesthésie jusqu’à tuer l’être pensant en nous.


Dans ce terreau fertile, l’industrie du rire et son école ont propulsé une pléthore d’humoristes incultes qui se grattent le bouton à grand renfort de mimiques, grimaces et onomatopées, à défaut de mots et d’idées riches. Les salles de spectacles en font leurs choux gras. La télé aussi. La vague du rire à tout crin déferle désormais au cinéma et au théâtre, où même les drames peuvent devenir des comédies burlesques. Il n’y a rien de drôle.


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Luc Le Blanc - Montréal, le 13 mars 2013

17 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 14 mars 2013 05 h 23

    Humour et impuissance

    L'humour est la manifestation de l'impuissance. Alors que les Canadiens-français savaient d'où ils venaient et où ils allaient, les Québécois d'aujourd'hui, tout comme les Romains à l'époque d'Augustin, ne sont plus en mesure d'endurer ni leurs maux, ni leurs remèdes.

    • Vanessa Massera - Inscrite 17 mars 2013 12 h 46

      Manifestation de l'impuissance? J'sais pas, à lire Boccace, on est loin de l'impuissance. Qu'est-ce qu'il y a de plus courageux que de se mettre à rire en temps de Grande Peste ?!

  • Gilles Bousquet - Abonné 14 mars 2013 06 h 54

    On n'aime pas les rires gras ?

    Seulement les rires graves et maigres ?

    Nous avons, au Québec, d'excellents humoristes bien formés, pour tous les goûts, sauf pour les becs pointus et dramatiques.

    • France Marcotte - Abonnée 14 mars 2013 08 h 36

      Non, dans l'hilarité générale, ce qui manque cruellement c'est le rire mordant, celui qui dérange quelque chose, celui pour lequel il faut du culot et rien à perdre.

      De ce rire-là, il n'y aurait jamais assez.

      Tous les autres tentent peut-être en vain de le remplacer mais ce n'est pas le volume qui compte, c'est la dose de venin.

    • Georges Washington - Inscrit 14 mars 2013 11 h 32

      Peut-être que l'auteur tente simplement de dire que dans les circonstances les rires gras étaient plus qu'inappropriés.

      Je me souviens d'une époque lointaine lorsque j'étais au secondaire, après le lunch, il y avait parfois la projection d'un film dans notre petit auditorium. Et un midi, nous avions assisté à la projection d'un film sur les camps de concentration nazi où nous assistions au spectacle de bulldozers poussants des montagnes de cadavres décharnés dans des fosses communes et la presque totalité de la salle était crampée de rire. C'est peut-être de ça que l'auteur cause. Ce genre de rires complètement déplacés devant le drame offert en spectacle.

  • Gilles Delisle - Inscrit 14 mars 2013 07 h 49

    Tout à fait juste ce propos!

    Il y a longtemps que je proteste de ces dizaines d'hurluberlus qui font rire grassement avec des insanités et vulgarités, pour la plupart! Les Québécois en sont maintenant rendus à rire de tout et de rien. En tant qu'abonné de deux théâtres à Montréal, je consate également que les gens viennent souvent y chercher l'occasion de rire, et ce, quelque soit le sujet de la pièce. C'est le même phénomène à la radio et à la télé, bien évidemment! Tout cela bien sûr, grâce à une école du rire, à raison de subventions gouvernementales de plus d'un million par année, pour soi-disant former une soixantaine d'humoristes qui déferleront "sur les planches" à nous raconter leurs histoires de "pipi,caca, fesses, poils" et autres élucubrations du genre!

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 mars 2013 08 h 03

    Le goût du beau !

    Tout simplement bravo,M. LeBlanc, pour votre article-opinion...je l'endosse à 100%...
    et je note que votre prose (écriture) est remarquable!
    Alors que la langue française, au Québec, se meurt à petites doses...
    des gens comme vous, nous laissent espérer...qu'elle vit encore "drôlement" bien!

  • France Marcotte - Abonnée 14 mars 2013 08 h 14

    Un peu trop rire pour ne pas inquiéter

    Pour savoir à quoi s'en tenir au sujet de ce rire agressif et généralisé, faudrait peut-être chercher dans l'histoire des peuples quels sont les signes avant-coureurs de l'extinction dans une société qui est menacée de disparaître ou de s'autodétruire.

    Le rire est-il une sorte de spasme de défense devant l'imminence de la décrépitude, un trait culturel de bonne santé collective ou le dernier refuge des lâches qui refusent de regarder leur réalité en face?