Lettre - Raisonnables, les accommodements religieux?

Je ne peux m’empêcher de demander à M. Bouchard, qui prône les accommodements religieux dans la fonction publique, de répondre à quelques questions.

Pourquoi les raisons qui militent en faveur de l’abstention de symboles d’allégeances politiques dans la fonction publique ne seraient-elles plus valables lorsqu’il est question de symboles religieux ?


Si la réponse est « Parce que ! », on comprendra que les accommodements religieux ont plus d’accointances avec la théocratie qu’avec la démocratie. La fonction publique doit dispenser des services aux citoyens, en toute neutralité. Ceci n’est pas une formule creuse, ni une affirmation à vide, cela devrait être pris en considération dans une société démocratique. Comment présumer de la neutralité d’un service donné, lorsque la personne qui le donne est incapable d’afficher sa neutralité religieuse ?


Pourquoi le fait qu’il n’y ait qu’un petit nombre d’accommodements religieux qui soient demandés devrait-il se substituer au débat de fond concernant le principe même de la laïcité ? M. Bouchard, qui nous exhorte à nous réveiller, ne contribue-t-il pas plutôt à nous endormir avec cet argument du petit nombre, en passant outre au débat de fond sur la laïcité de la fonction publique ? L’intégration des nouveaux arrivants ? Toutes les libertés de religion, de culte, dans la sphère privée et même dans la rue, que le Québec offre aux nouveaux arrivants pour s’intégrer, ne devraient-elles pas suffire à ceux qui ont envie de respecter la démocratie ?


Pourquoi ne pas dépoussiérer la Charte et remettre la religion à sa place, sous l’égide de la liberté d’expression tout court ? Reconnaître des exceptions religieuses dans la fonction publique, c’est reconnaître la suprématie de la religion sur toute autre option spirituelle. Est-ce bien ça de la démocratie ?

29 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 12 novembre 2012 04 h 00

    Laïcité réelle … contre “laïcité” ouverte … à toutes les dérives !

    Pour une majorité croissante de Québécois, il est clair que c’est d’une laïcité réelle dont nous avons besoin pour préserver et développer les acquis de notre modernité, et non d’une “laïcité” ouverte … à toutes les dérives, comme celle que propose Monsieur Gérard Bouchard, avec tous les adeptes d’un “multiculturalisme” rétrograde, qu’ils soient “libéraux”, pseudo “solidaires”, ou militants pour le retour à un ordre sexiste et patriarcal.

    Yves Claudé

    • André Le Belge - Inscrit 12 novembre 2012 12 h 34

      Vous avez raison. Le danger réside dans le fait que leur laïcité ouverte n'est pas une autre forme de laïcité mais bien une autre façon d'exprimer le multi-confessionnalisme.

  • Max Windisch - Inscrit 12 novembre 2012 09 h 18

    neutralité illusoire

    Je pense que Bouchard et Taylor ont répondu à ces questions. Avez-vous lu "Laïcité et liberté de conscience" de Taylor et Maclure? J'y avais noté plusieurs réponses à vos questions.

    Est-ce que le fait de ne pas porter un foulard ou une croix indemnise une personne de toutes ses convictions? Comment ne pas en douter?

    Et puis sur le fond, quelle neutralité? Sur le fond du fond, comment être neutre face à la croyance? N'en avoir aucune? Si même c'était une position neutre (clairement ce n'en est pas une...), la chose serait-elle seulement possible, voire humaine?

    C'est joli les formules toutes faites, mais réfléchissons un peu.

    • Robert Boucher - Abonné 12 novembre 2012 11 h 02

      M. Windisch, je suis en désaccord avec vous. Le fait de porter un foulard ou une croix (ostentatoirement) quand on donne des services publics, ou dans les postes de pouvoirs politiques quand on est en service, est objectivement une forme de prosélitysme, donc portant atteinte au droit à l'égalité de tous les citoyens et à sa liberté de conscience, ainsi qu'au devoir de neutralité d'un état qui se dirait laîque.
      Robert Boucher

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 12 novembre 2012 11 h 54

      Abus de sophismes! «Objectivement une forme de prosélytisme», savez-vous ce que c'est que la différence entre vivre selon la religion et chercher à imposer sa croyance aux autres?

      Je suis athée, mais j'ai de nombreux collègues catholiques ou musulmans, et je n'ai jamais senti une volonté de conversion. Croyez-vous que nos touts-petits en CPE deviendront de fervents djihadistes? Gérald Tremblay, qui ne craignait pas d'afficher ses préférences catholiques, peut-il être décrit comme un prosélyte?

    • Max Windisch - Inscrit 12 novembre 2012 11 h 56

      Peut-être avez-vous raison. Mais est-il possible que le fait de ne tolérer absolument aucun signe religieux soit une autre forme de prosélytisme, peut-être encore plus efficace qu'une croix ou un foulard en exergue, en 2012? L'incroyance, en tant qu'un mode de croyance parmi d'autres, n'a-t-elle pas le beau jeu? Avez-vous vraiment peur d'être converti à quoi que ce soit, à cause d'un signe religieux?

      Personnellement, l'histoire des apparences m'est assez égale, je m'accomoderais peut-être même d'une tenue rayée jaune et noir pour tous, si on en arrivait là au nom d'un droit à l'égalité. Vous l'aurez compris, je ne suis pas très coquet.

      Mais sur le fond, soyons humbles par rapport à ce que nous croyons savoir, et à ce que nous pensons et disons au sujet de la croyance.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 12 novembre 2012 13 h 33

      Monsieur Boucher a raison : porter un voile ou une croix, c'est forcément faire du prosélytisme, même s'il y a des formes de prosélytisme beaucoup plus agressive que celle-là.

      Je ne crois pas que le fait qu'un fonctionnaire affiche ses croyances religieuses soit une atteinte aux droits des citoyens auxquels ils prodiguent des services publics, bien qu'il soit possible que certains citoyens soient choqués par des symboles qui sont contraires à leurs propres valeurs. La ligne est difficile à tracer.

      Toutefois, ce qui est certain, c'est qu'imposer aux fonctionnaires une obligation de neutralité quant à leurs convictions, mais en faisant une exception pour les convictions religieuses, c'est un deux poids deux mesures tout à fait injuste, contraire à l'égalité et à la liberté de conscience, car ça revient à dire que ceux qui ont des croyances religieuses sont mieux protégés dans leur liberté de conscience et dans leur liberté d'expression que ceux qui ont des convictions non religieuses. Beaucoup de citoyens choisissent de mettre autre chose qu'une religion au centre de leur vie, et ils devraient avoir droit à un traitement équitable.

      Bref, si la ligne est difficile à tracer, il est néanmoins certain que la façon dont on l'a tracée pour l'instant n'est pas adéquate.

    • Max Windisch - Inscrit 12 novembre 2012 13 h 41

      p.s. sur une note plus mondaine, j'ajouterais que personnellement, je préfère savoir à qui je m'adresse. Devrais-je être plus confiant face à un extrémiste religieux déguisé en citoyen ordinaire, ou face à un religieux modéré non déguisé?

    • Marc Provencher - Inscrit 12 novembre 2012 16 h 32

      « Et puis sur le fond, quelle neutralité ? »

      Vous transformez en question philosophique une question administrative. Il ne s'agit pas des convictions d'une personne, mais des conditions mêmes qui permettent à plusieurs religions différentes de coexister dans la concorde au sein de la vie sociale. Vous confondez la neutralité de l'État libéral avec le fait d'adopter un credo.

      Le politicien italien Luigi Longo, en 1967 : «Tout comme nous nous opposons à une religion d'État, de même nous nous opposons à un athéisme d'État.» Et voilà.

      Seule la neutralité laîque de l'État libéral peut à terme garantir la concorde entre les différentes formes que prend la vie spirituelle des citoyens. C'est pourquoi le sacrifice d'un symbole religieux, dans certains lieux et certains momens au demeurant fort peu nombreux - comme le crucifix à l'Assemblée nationale ou le kirpan au conseil municipal de Saguenay - constitue un accommodement tout à fait raisonnable : car cette neutralité symbolique au sein des dépendances directes de l'État représente le principe même qui permet la concorde au sein de la vie sociale.

      Mais évidemment, un nombre inquiétant de "lologues" (de part et d'autre du débat, d'ailleurs) divisent les choses en seulement deux, "espace privé" et "espace public", ce qui est un symptome de confusion entre la société et l'État, confusion dont je nous croyais débarrassés à jamais, naïf que j'étais.

    • André Le Belge - Inscrit 12 novembre 2012 17 h 12

      Oui, réfléchissons un peu à toutes ces façons ostentatoires de ce que nous voulons montrer de nous mêmes. Que disait encore le petit rabin de Nazareth à propos de la prière des Pharisiens? Ah oui, je me souviens: «Situ veux prier ton dieu, il est inutile de te montrer en public. Rentre chez toi, va dans ta chambre et prie le seigneur ton dieu».

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 12 novembre 2012 17 h 24

      Ça tourne en rond comme argumentaire, depuis quelques années en fait. Liberté d'exprimer sa religion, lien avec le prosélytisme, on ne s'en sort pas : d'une manière générale, et effroyablement simpliste, il faudrait forcer l'homogénéisation de tous, pour être certain que toutes les préférences de chacun quant à la façon de mener sa vie ne viennent pas heurter les choix d'un autre. Nous n'en sommes heureusement pas là au niveau du problème concret.

      Les services prodigués par l'administration publique ont toujours été un moyen de juger de l'efficacité d'un gouvernement, même si les liens ne sont pas toujours explicites et directs. Or, l'administration publique a comme mandat la neutralité face au gouvernement et l'obéissance à la loi promue par l'Assemblée nationale. Dans cette optique, utiliser la fonction publique pour faire la promotion d'une option politique est facile, vu les liens, mais malsain, puisque les services visent tous les citoyens. C'est pourquoi nous préférons généralement que ceux qui prodiguent ces services fassent preuve de discrétion face à leur appartenance à un parti politique, pour éviter d'ouvrir la porte au clientélisme, pas parce que le fonctionnaire ferait du prosélitysme vestimentaire.

      C'est cette question qui doit être débattue, voire élargie, puisque l'appartenance cachée mais connue de certains peut toujours permettre de s'interroger quant à certaines relations privilégiés, comme nous le voyons à la Commission Charbonneau, ou comme en témoigne l'instrumentalisation des injonctions durant le printemps, et la condamnation de Nadeau-Dubois pour «promotion de l'anarchie» par un juge libéral.

    • Max Windisch - Inscrit 12 novembre 2012 21 h 05

      @Marc Provencher

      Ce que j'essaie surtout de faire, c'est souligner l'importance de cette question philosophique. Il me semble qu'elle touche également à ce que vous appelez "question administrative", puisque parmi les populations concernées (face auxquelles l'État est appelé à être "neutre"), l'une est incroyante, son poids relatif a augmenté de façon significative en quelques siècles, et elle va parfois jusqu'à remettre en question la notion-même de croyance. Je vois là un risque majeur de déshumanisation. C'est pourquoi je me permets d'intervenir sur ce sujet, et de souligner que cette neutralité est au moins en partie illusoire.

      Votre citation est tout à fait à propos. Mais j'entretiens un certain scepticisme quant à sa véracité (on peut dire qu'on est contre la religion d'État et contre l'athéisme d'État... a-t-on encore défini ce qu'on faisait au juste, et démontré que ça tenait debout?).

  • Rodrigue Guimont - Inscrit 12 novembre 2012 10 h 13

    Le joug religieux pour qui?

    Au-delà des accommodements déraisonnables demandés à l’ensemble de la population, il faudrait également citer les exemptions fiscales dont jouissent les groupes religieux

    En 2010, on dénombrait 4568 lieux de cultes actifs au Québec. Aucunes taxes scolaires, municipales ou d’affaires ne sont demandées à ces organismes qui continuent à jouir d’une exemption fiscale en vertu de la loi sur la fiscalité municipale (art. 204 no 8, 12 et 17 et art. 236 no 3).

    Au Québec, les cultes et sectes religieux sont en croissance rapide et poussent comme des champignons (52% des nouveaux immigrants au Québec disent appartenir à une religion non chrétienne) sans que ne leur soit demandés aucune contribution financière à l’ensemble de la société. Bien au contraire.

    C’est l’ensemble des citoyens y compris la majorité laïque qui compense, par leurs taxes scolaires et municipales, le manque à gagner. Pour la seule ville de Montréal cette exemption de taxes équivaudrait à des dizaines millions de dollars.

    Nous mangeons halal ou kasher sans notre aval et payons à prix fort, en plus, notre droit à la laïcité.

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 12 novembre 2012 11 h 22

    Raison sur un point

    Outre la mauvaise foi qui transpire de ces lignes, vous avez raison sur un point : il faut un débat de fond. Par «fond», il ne faut pas entendre la répétition des préjugés sur l'association de toute religion avec la théocratie, ni la rengaine qui rend «immigration» synonyme de demande d'accomodements raisonnables. Nous savons bien, du moins si nous prenons le temps de nous informer, que les catholiques représentent la majorité des demandeurs d'accomodements raisonnables.

    Nous verrions alors, en distinguant la crainte voilée de l'immigration, qui motive nombre des critiques envers l'interculturalisme, et la véritable exigence de laïcité, que cette dernière est défendue de manière hétérogène par les Québécois. C'est entre ceux-ci que doit se faire le débat, ce qui a été occulté durant la commission, où le choix d'un ennemi commun, le voile, a occulté le conflit latent entre «laïcistes» et «catholiques» francophones.

    La religion, malgré l'énorme archaïsme de ses institutions, demeure une orientation de vie étrangement présente. C'est un simple constat, dont il faut tirer des leçons en s'ouvrant d'abord aux dialogues avec ceux qui la vivent. On ne peut se contenter de demander à quelques réactionnaires les raisons pour lesquelles une femme musulmane accepte de porter le voile!

    Ce qui est suspect est cette association de la lutte vertueuse contre l'oppression religieuse avec la volonté d'homogénéiser les immigrants : qui s'est offusqué de ce que Gérald Tremblay, en démissionnant, se soit drapé de valeurs judéo-chrétiennes? Faudra-t-il l'interroger à ce sujet à la Commission Charbonneau?

    • Marc Provencher - Inscrit 12 novembre 2012 17 h 23

      « ...la crainte voilée (sic) de l'immigration, qui motive nombre des critiques envers l'interculturalisme... »

      Oui, c'est le chantage habituel à l'accusation de racisme qui fut le pain et le beurre de la commission et de ses spécialistes en "sciences" sociales. (En passant, mes guillemets à "sciences" sociales sont, au choix, de l'homme de gauche Gaetano Salvemini ou de l'homme de droite Benedetto Croce).

      Et si je retournais l'accusation? Rappelons que Bouchard-Taylor, dans leurs conclusions, ont promu cette sornette délirante, cette mortifère calembredaine, "ascendance", comme dans "ascendance canadienne française". Bien sûr, commentateurs séparatistes et fédéralistes se sont jetés là-dessus avec leur disque rayé habituel - «faut-il dire "Québécois" ou "canadien français"?» - alors que l'enjeu ô combien plus crucial du déterminisme biologique restait indiscuté.

      Personne n'a jamais été canadien-français, canadien-anglais ou les deux, personne n'a jamais été juif, arabe ou les deux par soi-disant "ascendance". Les peuples, les nationalités, les civilisations sont des faits culturels, donc acquis du vivant de chaque individu. C'est pourquoi un Zoulou peut être blanc et un canadien-français noir.

      Le racisme, au sens le plus strict et le plus dangereux, c'est le déterminisme biologique: il consiste précisément à prendre pour héréditaire ce qui en réalité est culturel, à tenir pour physique un fait non-physique, à appliquer à la diversité humaine un pattern transposé de la zoologie, comme si les peuples, les nationalités, les civilisations étaient les espèces et sous-espèces du règne animal.

      Avec "ascendance" - équivalent en français de "descent", "ancestry", "lineage" et autres superstitions biologiques - Bouchard et Taylor ont révélé qu'ils prenaient le fait français pour un fait racial.

      Les appellations "multiculturalisme" et "interculturalisme" sont involontairement mensongères: c'est au contraire de multinaturalisme qu'il s'agit.

      Zut, 2000 caractères déjà !

    • André Le Belge - Inscrit 12 novembre 2012 17 h 27

      Oppression religieuse! Vous avez certainement oublié le poids moral que le clergé catholique à fait subir aux femmes surtout, et aux homme du Québec suite à victoire collaborationiste après 1840 . Toute religion, quelle qu'elle soit, est obscurantiste, voyez la catholicisme du moyen-âge, de la Renaissance, des temps modernes, voyez l'islam actuel qui rejette l'islam des lumières qui nous a ramené les philosophes grecs et leur science, les chiffres dits arabes et l'algèbre des Hindous, du temps que nous étions un quart monde, voyez l'hindouisme actuel...

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 12 novembre 2012 21 h 49

      @Marc Provencher

      Beau prétexte pour un monologue, le terme «racisme (sic)» n'apparaissant pas dans mon texte. De dire que c'est l'argument habituel des méchants intellectuels aide beaucoup votre cause. Pour l'argument d'autorité concernant l'appellation de «science», il serait long de répondre, outre de dire que la réduction de la science à l'apodicticité des mathématiques ou au positivisme des sciences de la nature est une décapitation malsaine de la raison, qui conduit à une paralysie du jugement et à son corollaire, le relativisme.

      La crainte voilée de l'immigration (elle n'est pas toujours voilée derrière la vertueuse conservation de la tradition) s'exprime comme un rejet dont je ne sais s'il touche la «race», ou dans un esprit plus moderne l'appartenance culturelle (qui sait, c'est peut-être une sublimation du souci du sang, lubie socio-biologiste). La crainte s'exprime par la méfiance envers des modes de vie et des principes que nous considérons comme des menaces envers nos valeurs. Je ne m'appesantirai pas sur les différences entre les superbes «valeurs» de notre société et ses actions réelles, mais si menace il y a, elle ne vient pas de l'extérieur.

      Autrement, cette crainte appelle l'urgence de l'identité, question totalement impertinente, qui pourtant taraude notre bon peuple qu'on dit privé de ses repères. D'où les jeux sémantiques que vous rappelez. Comme la question est sans réponse, puisque l'identité est un concept illusoire, il faut la découvrir par la négative, en disant ce qu'elle n'est pas, l'Autre. On l'appuie plutôt sur une tradition qu'elle personne n'a connue mais dans les récits de laquelle tout le monde est pareil, gentil, honnête, d'où les questions d'ascendance et d'héritage, qui serait corrompu.

      Enfin, après les dérives naturalistes il vous faut revenir à la distinction importante entre multiculturalisme et interculturalisme, si du moins un débat doit se tenir.

    • Marc Provencher - Inscrit 13 novembre 2012 09 h 00

      « (La) réduction de la science à l'apodicticité des mathématiques ou au positivisme des sciences de la nature est une décapitation malsaine de la raison, qui conduit à une paralysie du jugement et à son corollaire, le relativisme. »

      Amusant de constater comme je crois exactement le contraire. C'est la prétention démentielle, répandue notamment par le "gaz rose" des sixties, de scientifiser l'étude de l'homme par l'homme qui aboutit à décapiter la raison, faculté de l'esprit humain, et paralyse le jugement en lui substituant le "il y a" scientiste.

      Ceux que vous appelez avec mépris "le bon peuple" étaient en effet sous-équipés pour réfuter la vulgate des lologues, mais ils sentaient, pourtant, que quelque chose n'allait pas. "L'effet d'aquarium", cette coupure du regard posé sur l'homme que décrit par Primo Levi dans 'Si c'est un homme' atteint certes son immonde apogée avec le nazisme, mais il a son prequel, pour ainsi dire, dans le regard ou plutôt l'absence de regard des anthropologues et autres ethnologues qui (vers 1870) organisèrent les "zoos humains", ou encore de ces colonisateurs belges qui, découvrant au Rwanda une civlisation, prétendirent la transformer en prétendues "ethnies".

      Gaetano Salvemini est un des meilleurs historiens du 20e siècle PARCE QU'il ne croyait pas que l'historiographie est une science.

      Quant au reste, vous ne semblez pas du tout comprendre mon propos, à savoir que nos deux professeurs, tels le docteur Abronzius dans la séquence finale du 'Bal des vampires', sèment le racisme en croyant le combattre, puisqu'ils professent l'existence de parois physiques entre les peuples ("ascendance").

      En outre, si l'identité culturelle "est un concept illusoire", alors évidemment il ne saurait y avoir "incultulturalisme". Soyons logiques.

      Culture publique commune, multiculturalisme ou interculturalisme, l'idée même d'ajouter un "isme" au bout du mot culture signifie adopter une politique identitaire d'État : un p'tit MinCulPop avec ça ?

    • Marc Provencher - Inscrit 13 novembre 2012 10 h 46

      Erratum !

      Dans ma précipitation de rétorquer aux fasicnants propos du citoyen Lamy-Théberge, j'ai écrit :

      « En outre, si l'identité culturelle "est un concept illusoire", alors évidemment il ne saurait y avoir "incultulturalisme". Soyons logiques. »

      Il fallait plutôt lire :

      « En outre, si l'identité culturelle "est un concept illusoire", alors évidemment il ne saurait y avoir "interculturalisme". Soyons logiques. »

      Et tiens, vu qu'il reste des caractères, pourquoi pas encore trois petites citations ?

      Aldo Moro : « Toute culture doit être comprise dans ses propres limites. »

      Carlo Levi : « Ici [dans le Mezzogiornio] les plus grands voyageurs n'ont jamais franchi les limites de leur propre monde. »

      Carlo Sforza : « Comprendre un peuple, une nation étrangère: voilà une réalisation où intelligence et culture ne sont guère utiles si elles ne sont irriguées par la sympathie humaine. »

      Pourquoi trois italiens ? Pourquoi un démocrate-chrétien, un homme de gauche, un libéral ? Bah, simple petit triangle de ma façon. Les aléas de "l'argument d'autorité", bien sûr, mais qui peuvent être utiles contres les dénonciations d'intolérance trop imprécises et englobantes...

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 13 novembre 2012 13 h 24

      En fait, la réduction de la scientificité à l'apodicticité provient de bien avant les années 60. On pointe généralement du doigt les principes proposés par Descartes ou Galilée selon l'ossature mathématique du réel, du moins dans sa version empirique, qui demeure la seule lorsque l'esprit est jugé par les Lumières et les positivvistes comme échappant à l'expérience, donc à la science. Vite dit.

      Si la raison doit juger de l'entièreté de l'expérience vécue dans les limites de ses possibilités, il lui faut développer un langage adapté à son objet, ce que tentent de faire, sans toujours y parvenir, les sciences sociales. Ce qui est en cause dans ce débat, à condition qu'on veuille bien le reconnaître, puisqu'autrement le dialogue est impossible, nul argument n'étant recevable hors des cadres logiques convenus.

      Ce ne sont pas une empillade de cas empiriques de dérives scientifiques qui prouveront la fausseté des sciences sociales, non plus qu'une énumération des errances du bon peuple ne suffira à remettre en cause l'idéal démocratique. Ce sont aussi les anthropologues récents qui ont pu démolir les conceptions étriqués de leurs prédécesseurs, lors même que le bon peuple ne sentait rien du tout (le peuple, personnage mythique par excellence, personnage à l'instinct sans faille mais jamais responsable des errements auxquels il donne son assentiment ou même participe, de l'Allemagne au Rwanda).

      Ensuite, l'appartenance culturelle multiple, qui est à mon sens notre condition sociale actuelle, conduit à rejeter la notion archaïque d'«identité», quoique l'identité-ipse proposée par Ricoeur soit une belle tentative pour intégrer dans l'identité ce qui change, ce qui ne pas figé. Il faudrait y ajouter les chevauchements, les faisceaux de sens de partage inégal, comme comprendre une culture dans sa dynamique et ses tensions, plutôt que dans un ensemble de traits déterminés, qui à terme essentialisent une culture et rendent incompréhensibles ses transformations.

    • Marc Provencher - Inscrit 14 novembre 2012 10 h 34

      @ Le citoyen Lamy-Théberge écrit : « ...intégrer dans l'identité ce qui change, ce qui ne pas figé. »

      Benedetto Croce (après 1924-25) : «La nationalité est un concept spirituel et historique, en devenir donc, et non pas un concept naturaliste et immobile comme celui de race.»

      Il n'a pas attendu votre Ricoeur, quoi.

  • Annie-Ève Collin - Inscrite 12 novembre 2012 12 h 19

    Quel beau texte !

    Concis, clair et qui soulève des points essentiels.

    Je crois bien que c'est la première fois que je lis quelqu'un qui énonce clairement ce point : ce n'est pas parce qu'il n'y a qu'un petit nombre de demandes d'accommodements religieux qu'il n'y a pas de place pour un débat de société et pour que des décisions soient prises à l'échelle du Québec. Le fait est qu'il existe des situations où, comme le remarque si bien Madame Filion, les individus qui ont des croyances religieuses sont favorisés au point que l'on semble bel et bien "reconnaître la suprématie de la religion sur toute autre option spirituelle". Quel que soit le nombre de cas comme ça, n'attendons pas que ça se multiplie : les Québécois ont lutté parce qu'ils ne voulaient plus que la religion catholique ait sur eux une emprise non désirée. Ce n'était pas pour que, quelques décennies plus tard, on laisse les autres religions avoir sur nous tous une emprise non désirée.

    Par ailleurs, bien que je sois en désaccord avec Madame Filion sur un point, je ne crois pas qu'il doive être interdit aux fonctionnaires de l'État de porter des symboles religieux dans le cadre de leur fonction, c'est néanmoins avec raison qu'elle remarque l'asymétrie par rapport à l'obligation de neutralité politique. Il est contradictoire d'interdire d'afficher ses convictions, tout en faisant une exception pour les convictions religieuses. En plus d'être contradictoire, c'est contraire à l'égalité entre citoyens, plus précisément, à l'égalité entre les croyants et les non croyants.

    • Max Windisch - Inscrit 12 novembre 2012 15 h 55

      Sans être en profond désaccord avec vous, il me semble qu'on pourrait argumenter que le sens politique de l'expression ordinaire des signes religieux (voile, croix, kippah etc.) est relativement faible, en tant qu'il n'interfère pas réellement avec la sphère politique ou réglementaire, en tout cas pas au même titre qu'un message dont l'application politique aurait une influence immédiate sur des décisions gouvernementales. Ça pourrait suffire à départager le carré rouge de la croix au cou, par exemple.

    • André Le Belge - Inscrit 12 novembre 2012 17 h 41

      @ Marie-Eve Collin. Pour moi porter le hidjab est une façon ostentatoire agressive de rejeter la lutte depuis des décennies, de tant de femmes musulmanes pour leur libération, porter le voile c'est aussi l'acceptation publique de la charia et prôner que la loi divine est au-dessus de la loi civile et que celle-ci devra, tôt ou tard, cédez le pas comme en Tunisie, en Egypte, porter le hidjab c'est accepter publiquement que les femmes ne sont pas égales aux hommes mais seulement complémentaires. Et cela ne vous interpelle pas?

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 12 novembre 2012 22 h 01

      Monsieur Lorimier,
      D'abord, mon nom est Annie-Ève, pas Marie-Ève.

      Je partage votre point de vue sur le voile. Oui, ça m'interpelle et me dérange. Ceci dit, il m'apparaît que l'interdire n'est pas la bonne solution. De plus, si on se met à interdire ce qui est considéré par l'un ou par l'autre comme insultant, on n'en finira plus. Je suis contre les codes vestimentaires en général (à l'exception de ceux qui sont fondés sur des raisons de sécurité, et je fais aussi une différence entre code vestimentaire et uniforme, mais je ne souhaite pas m'étaler sur ce sujet ici).

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 12 novembre 2012 22 h 07

      Monsieur Windich,
      à moins que je me trompe, il est interdit aux fonctionnaires de l'État d'afficher des convictions, point, et on fait une exception pour les convictions religieuses. C'est une injustice pour ceux qui mettent autre chose que la religion au centre de leur vie.

      Par ailleurs, je ne partage pas votre avis : je ne suis pas d'accord pour dire que le sens politique des signes religieux ordinaires est forcément faible. Certains symboles religieux ont une portée très forte.

      L'exemple du carré rouge est particulièrement flagrant, mais que dire du fait d'afficher d'autres convictions séculières moins directement liées à un contexte politique très précis et récent (écologisme, syndicalisme, idéologie de gauche ou de droite, etc.). Si on exige des fonctionnaires une neutralité quant à ce genre de convictions et qu'on ne l'exige pas quant à leurs croyances religieuses, il y a asymétrie.

    • Max Windisch - Inscrit 13 novembre 2012 11 h 39

      @Annie-Ève Collin

      Vous défendez bien cette question fort intéressante, qui illustre que le pas à franchir pour aller d'un énoncé de principes à un ensemble de réglementations soulève toutes sortes de difficultés qui défient les formules courtes et souvent simplistes que véhiculent le mieux nos médias d'information.