Lettre - Être souverainiste

Il y avait quelque chose de franchement gênant à entendre Lucien Bouchard déclarer en entrevue, cette semaine : « C’est moi qui ai amené la cause le plus près du succès. »


Quoi qu’on pense de l’oeuvre de M. Bouchard et de sa performance remarquée durant la campagne de 1995, ce « moi » est franchement grinçant et, à tout le moins, inélégant.


Il l’est d’abord pour les millions de Québécois qui ont voté, qui ont milité, qui ont donné temps et argent à cette cause, mais il l’est aussi pour le chef du camp du Oui, Jacques Parizeau.


Rappelons seulement deux choses. Premièrement, il est documenté et de notoriété publique que Bouchard a beaucoup résisté à la tenue du référendum de 1995. Tout indique que n’eût été la grande volonté de Jacques Parizeau, le référendum n’aurait fort vraisemblablement pas eu lieu.


Deuxièmement, l’expert en sondages Pierre Drouilly, aujourd’hui affilié au PQ, a produit un travail sérieux dans lequel il affirme qu’il est impossible de mesurer quelque effet que ce soit du fait de l’arrivée de Bouchard au premier plan dans la campagne de 1995. Des chercheurs de l’Université d’Edmonton arrivent à la même conclusion. Cela ne veut pas dire que M. Bouchard ne fut pas un précieux atout pour le camp du Oui. Mais cela relativise un peu les choses et permet de dégonfler l’argument des pessimistes voulant que le résultat de 1995 ait été artificiellement haut en raison de la seule présence de Lucien Bouchard, si bien qu’il faudrait sans cesse remettre à plus tard toute nouvelle tentative de réaliser l’indépendance.


Par ailleurs, notons aussi que depuis les années qui ont suivi cet épisode, l’ex-chef du Bloc et ex-premier ministre, qui se prononce à intervalles réguliers sur diverses questions politiques, est d’un silence exemplaire et remarquable sur la souveraineté, sinon pour dire de temps en temps, lorsque tassé dans un coin et en se tortillant sur sa chaise, qu’il « assume » ce qu’il a fait en 1995.


En s’autoproclamant aujourd’hui champion de la « cause » en raison de son rôle passé, M. Bouchard s’inscrit parfaitement dans la tendance répandue, qu’on observe depuis longtemps, à constamment ranger Jacques Parizeau dans la garde-robe de l’histoire. Au-delà de l’ingratitude dont on témoigne ainsi envers M. Parizeau, c’est la difficulté pour les indépendantistes de trouver leur place dans la trame politique québécoise qui s’exprime ici dans toute sa splendeur.


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Nic Payne - Montréal, le 13 septembre 2012

13 commentaires
  • Audrey Perreault - Inscrite 15 septembre 2012 01 h 26

    Rectification à propos des études de sondages


    Mes excuses aux lecteurs du Devoir, ainsi qu'à Pierre Drouilly :

    Contrairement à ce que j'affirme ci-haut, Monsieur Drouilly ne dit pas qu'on ne peut mesurer l'effet de l'arrivée de Lucien Bouchard au premier plan. Il dit plutôt ceci : " L'«effet Bouchard», dont on a tant parlé, a donc été sans doute moins important que ce que l'on en a dit, puisque la remontée du OUI précède de deux semaines son intronisation à titre de chef du camp du OUI (le 7 octobre): mais évidemment l'arrivée de Lucien Bouchard n'a pu que consolider, et peut-être amplifier, cette remontée du OUI dans les sondages".

    Quant aux chercheurs dont je parle, ils sont plutôt ( ou étaient, vers 1998 ) de l'Université McMaster, en Ontario. Ils constatent que la remontée du OUI commence aux environs d'une déclaration de Claude Garcia ( « il ne faut pas gagner, le 30 octobre, il faut écraser » ), et disent ceci : "Contrary to common interpretations of the course of the referendum campaign, we find that there was a smooth and general increase in support for the sovereignty option during this period, and that Lucien Bouchard’s dramatic intervention on behalf of the ‘yes’ campaign on October 9 apparently had little effect on voters’ stated intentions".

    Voilà qui est plus exact. Merci.

  • Catherine Paquet - Abonnée 15 septembre 2012 06 h 13

    Être indépendantiste...

    ... c'est être à la recherche constante d'un chef qui y croirait vraiment et qui, en même temos aurait une petite chance de prendre le pouvoir. Or il semble bien que cela soit incompatible. On dirait que pour prendre le pouvoir, et surtout quand on l'a atteint l'objectif de l'indépendance prend de moins en moins de place. Mme Marois en donne encore l'exemple aujourd'hui. Écoutez les indépendantistes de la première heure, collègues de Pierre Bourgault. Selon eux, aucun des leaders du PQ qui sont arrivés au pouvoir n'étaient de vrais indépendantistes.
    Sans connaître toutes les analyses de ce cercle restreint des premiers indépendantistes, on peut constater que les leaders péquistes d'aujourd'hui, sont plutôt tièdes, et ne tiennent surtout pas à fournir aux électeurs les positions qu'ils tiendraient sur les éléments essentiels d'un projet indépendantiste, entre autres la monnaie, l'armée et la défense, le droit de circulation et d'établissement, ou le passeport canadien et la nationalité canadienne pour qui et pour combien de temps, ect...

    Le dilemme c'est que pour réaliser l'indépendance, ou quelque chose comme la souveraineté-association, il faut prendre le pouvoir, et pour prendre le pouvoir, il faut en parler le moins possible.

    • Réal Giguère - Inscrit 15 septembre 2012 16 h 41

      Est-ce que la Révolution américaine aurait réussi sans George Washington? Est-ce que l'indépendance vietnamienne aurait réussi sans Ho Chi Minh?
      Difficile de réussir une révolution sans leader.
      Tout le monde aura compris que le PQ ira nulle part avec Pauline Marois

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 16 septembre 2012 09 h 09

      Dieu sait si on en a parlé de la souveraineté du Québec durant la dernière période électorale.

      Chârette et la Caq à Legault ont passé leur temps à faire peur au monde. Madame Marois en a parlé très franchement, a gardé son calme et a remporté les élections.

      Avant de prédire l'avenir, laissons le PQ former son gouvernement, puis faire ses preuves.

    • Olivier Carrier - Inscrit 17 septembre 2012 21 h 36

      "Le dilemme c'est que pour réaliser l'indépendance, ou quelque chose comme la souveraineté-association, il faut prendre le pouvoir, et pour prendre le pouvoir, il faut en parler le moins possible."

      Commençons donc par en parler et l'expliquer à tout le monde qui est concerné plutôt que de les considérer de facto comme des ennemis.

  • Pierre Schneider - Inscrit 15 septembre 2012 12 h 14

    L'indépendance, la vraie

    Pour tout indépendantiste conséquent avec son option et ses convictions, il est évident que la peur de faire peur véhiculée depuis des lustres par nos élites souverainistes empêche de dire les vraies affaires, comme l'importance que le Québec crée sa propre monnaie et ait tous ses pouvoirs afin de progresser à tous les niveaux.
    Mais des vraies affaires, on ne parle guère...

  • Michel Lebel - Abonné 15 septembre 2012 13 h 51

    Tout un ego!

    Lucien Bouchard: après moi, le déluge! Il faut toujours prendre l'histoire racontée par des acteurs-politiciens avec de grosses pincettes. Lucien Bouchard est un maître également dans les demi-vérités ou dans l'affirmation de vérités qui se contredisent, du moins à l'époque où il était politicien. Quant à son ego, il demeure fort grand! Enfin son récent opuscule ne passera pas à l'histoire littéraire et autre comme une grande oeuvre. Elle est bien loin de celle de Rilke pour ne pas dire plus!

  • Jean-Pierre Gascon - Inscrit 15 septembre 2012 17 h 23

    L'ÉTEIGNOIR

    Ce que l’Histoire retiendra de Lucien Bouchard est qu’il aura été une des bougies d’allumage à la réalisation du projet d’indépendance du Québec et son éteignoir lorsque les conditions gagnantes étaient toutes réunies.

    Démarrant sur les chapeaux de roues avec la création du Bloc québécois et suite à l’obtention d’une presque majorité absolue en faveur du Oui lors du référendum de 1995, en une volte-face soudaine inexplicable il a brusquement appliqué les freins et fait déraper le projet d'indépendance en cessant d'en faire la promotion et le reportant aux calendes grecques.

    Suite à ce grand rapport de force politique construit sur de nombreuses décennies par le mouvement souverainiste face au Rocanada, la presque victoire absolue que les Québécois venaient de se donner au référendum de 1995, sa succession à Jacques Parizeau comme Premier ministre du Québec et son élection à la tête du PQ en 1998, il renonçait à la lutte pour la réalisation du pays, et ce dans un élan national extraordinaire jamais égalé précédemment.

    Cette incompréhensible volte-face de la part de Lucien Bouchard, demeurant jusqu'à ce jour une énigme, a paralysé le mouvement souverainiste pendant cinq longues années (1995-2001), du lendemain du référendum de 1995 jusqu’à sa démission comme Premier ministre et chef du PQ en 2001. Cet éteignoir aura pavé le chemin du pouvoir à un régime colonial bananier néo-liberal ayant perduré près de 10 ans.
    Quel gachis !!!