Lettres - La tentation rétrolibérale ?

L'actuelle course à la direction du Nouveau Parti démocratique rejoue sur la scène canadienne un vieux débat (voire un psychodrame) qui secoue la plupart des grands partis sociaux-démocrates à vocation de pouvoir en Occident depuis plus de 20 ans: celui qui oppose le clan des «modernistes» et celui des «orthodoxes».

Les premiers sont acquis, au nom d'un certain «réalisme», à un ralliement total ou partiel au rétrolibéralisme alors que les seconds demeurent pour l'essentiel fidèles aux formes déjà éprouvées de redistribution de la richesse, qui impliquent une intervention plus poussée de l'État. Dans le camp des «réalistes», on a compté Antony Blair en Grande-Bretagne, bien des responsables allemands et espagnols et ici au Québec, bon nombre de dirigeants et de leaders péquistes comme André Boisclair, Pauline Marois et Bernard Landry.

À Ottawa, le Nouveau Parti démocratique s'apprête à se choisir un chef, et Thomas Mulcair semble mener la course. Les arguments qu'il utilise pour justifier ses propositions politiques ressemblent à s'y méprendre à ceux des «modernistes» sociaux-démocrates. Ceux de ses adversaires, à l'extrémité opposée du spectre idéologique renvoient à une continuité dans les mesures étatiques devant assurer justice sociale. Qui a tort, qui a raison?

Si Thomas Mulcair est élu chef le 24 mars prochain, il risque de mener le parti vers le centre-droit pour recueillir l'appui d'une fraction de la classe moyenne. Le NPD à terme pourra alors ressembler beaucoup au Parti libéral. Une évolution qui risque d'amener de sérieuses tensions internes, plusieurs membres et cadres s'opposant à une telle évolution, qu'ils percevraient comme une trahison des idéaux du parti. Si Topp ou Dewar toutefois, l'emportent, le parti demeurera sans doute pour l'essentiel en phase avec son histoire, mais peut-être au détriment du pouvoir.

Qu'en penser? Certes Mulcair ferait un adversaire redoutable en Chambre pour Stephen Harper. Mais à quoi servirait-il pour les travailleurs et les chômeurs que le NPD se hisse au pouvoir si, sous la gouverne de Mulcair, il pratique des politiques dans la continuité de celles des libéraux et même des conservateurs?

Qu'on doive repenser et réinventer la social-démocratie oui, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain: la refaçonner d'accord, mais pas l'éroder ou l'effilocher. La véritable modernisation de notre régime social et économique réside là, non dans une forme d'adhésion au courant rétrolibéral.

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Jean-François Delisle - Montréal, le 6 mars 2012

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