Lettres - Hommage à ma mère

Elle a maintenant 89 ans et sa mémoire s'éparpille, comme elle dit. Elle ne peut plus habiter seule et a quitté récemment sa maison.

Cependant, elle est aussi heureuse que possible dans sa nouvelle résidence et me disait tout récemment à quel point elle est chanceuse d'être à cet endroit. J'ai tenté de lui expliquer qu'elle s'était elle-même offert cette chance, car elle a travaillé comme travailleuse sociale et accumulé des économies et un régime de retraite. C'est cela qui lui donne aujourd'hui les petits bonheurs de sa vie, même si elle ne comprend pas en raison des chemins obscurcis de sa mémoire.

Âgée de 20 ans, elle a tenu tête à son grand-père qu'elle adorait; ce dernier, juge à la cour d'appel, lui avait dit en guise d'avertissement que jamais une femme de sa famille n'avait travaillé et ne travaillerait. Elle passa outre: elle alla faire son cours d'infirmière à l'hôpital Saint-Sacrement de Québec. Elle aimait cette profession, mais la jugeait très mal payée. Elle s'est donc inscrite à l'Université Laval en travail social: elle y obtint son diplôme, y rencontra son mari (mon père). Après avoir eu six enfants, une fille et cinq garçons, diplôme en mains, elle est retournée sur le marché du travail. Elle a lors travaillé avec celles qu'on appelait à l'époque les mères célibataires. Je me rappelle sa réaction de soulagement lorsque furent enfin abolies les distinctions entre les droits des enfants dits légitimes et illégitimes, l'acquittement du Dr Morgentaler et la reconnaissance du droit à l'avortement.

Elle a maintenant oublié beaucoup de tout cela. Moi non. Je suis sa fille; féministe, avocate, j'ai travaillé comme beaucoup d'autres, à la reconnaissance des droits des femmes, à la mise sur pied d'un réseau de garderies, au droit des femmes à l'égalité et l'équité salariale. Ses petites-filles sont maintenant sage-femme, avocate. diplomate, étudiante inscrite à l'université. Nous ne sommes pas issues d'une génération spontanée.

Je rends hommage à ma mère.

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Marie Pepin - Pointe-Claire, le 3 mars 2012
6 commentaires
  • Y. Morissette - Inscrite 6 mars 2012 05 h 43

    Quel beau texte.

    Hommage à vous également Mme Pépin. Votre histoire m'a fait chaud au coeur. Il fait beaucoup de bien de lire un tel respect et cette grande générosité pour votre maman. "Sa mémoire s'éparpille" dit-elle, mais vous êtes là et je crois que toute votre affection fera en sorte que sa mémoire ne s'éparpille pas complètement. Vous êtes présente et je crois que votre présence ne s'éparpillera jamais de sa vie à elle. C'est déjà beaucoup pour vous et elle.

  • France Marcotte - Abonnée 6 mars 2012 08 h 51

    Ponts

    Oui quel magnifique texte.

    Il relie calmement, simplement, présent et passé, mémoire et oubli, fruit et germe...

    Les pères ont longtemps été les seuls à goûter cette reconnaissance, de leurs fils surtout.

  • Michel Leclaire - Inscrit 6 mars 2012 09 h 46

    Confrontation

    Mme, pourquoi ne pas donner à votre père ce qu'il a mérité, ne pas mentionner ce qu'il a donné à votre famille dans le contexte de l'époque? Cette omission crée de la confrontation. Il vous faudrait comprendre la différence entre la situation macro et micro (économie 101), autrement dit avoir une pensée complexe (systémique).Opposer hommes et femmes, même par omission, fait reculer la JUSTICE.

    Michel Leclaire, B.A. ès économie, LL.L

  • Solange Bolduc - Inscrite 6 mars 2012 09 h 54

    Vous avez raison d'être fière !

    Ce que j'apprécie le plus dans votre texte, c'est l'idée de la continuité présente d'une génération à l'autre. Ce qui prouve l'importance d'avoir des modèles constructifs dans notre enfance.

    Même si la mémoire de votre mère s'essouffle , vous être là pour la ranimer , partant de tout ce qu'elle vous a légué dans le prolongement de votre expérience à vous, unique!

    Vive nos mères : nos modèles de toujours ! Vive les femmes! Mais, n'oublions jamais que sans l'homme nous n'existons qu'à moitié!

  • Jean Tremble - Inscrit 6 mars 2012 11 h 44

    Je suis un bâtard

    << Je me rappelle sa réaction de soulagement lorsque furent enfin abolies les distinctions entre les droits des enfants dits légitimes et illégitimes >>

    Ah oui ?

    Et quand est-ce arrivé, que ces distinctions furent abolies ?

    Pourtant, à ce que je sache, le Code civil ne reconnaît aucune obligation envers un enfant naturel si le père ne reconnaît pas expressément la paternité. Exit le gîte et le couvert, exit la succession. Et si la filiation est établi en dépit du bon vouloir du père, l’obligation aux aliments n’a court que jusqu’à la majorité, et n’est pas rétroactive. Ce qui veut dire qu’un père fortuné qui a laissé dans la dèche ses enfants naturels n’est pas imputable de l’état de détresse de ses rejetons devenus adultes.

    Alors que ma mère en arrachait, pendant que nous vivotions à la maison, mon père naturel élevait confortablement ses enfants légitimes… À l’époque, la loi ne pouvait le contraindre à subvenir à mes besoins, et puisque le droit aux aliments s’éteint à la majorité, il m’est impossible de poursuivre ce mauvais père qui a pourtant failli à ses responsabilités.

    Alors, de grâce, rendez hommages à votre mère, mais ne tentez pas de nous faire croire que les enfants naturels et légitimes sont sur un pied d’égalité au pays.