Lettres - Des historiens qui ont l'oubli facile

Dans sa prise de position publiée au Devoir contre le rapport intitulé Enseignement et recherche universitaire au Québec: l'histoire nationale négligée, Denyse Baillargeon, professeure au Département d'histoire de l'Université de Montréal, attaque la conception nationaliste de l'histoire dudit rapport.

En effet, Mme Baillargeon s'insurge contre la simplification à laquelle se livre le rapport, simplification qui néglige l'apport de l'histoire sociale et des divers métissages dans le choix des objets étudiés. Son analyse repose pourtant sur la conception qu'une histoire plus nationale se réduit (elle aussi) à «l'étude du rôle joué par certains membres de l'élite masculine du passé (la Conquête, les Rébellions, la Confédération)», alors que son histoire sociale «élargirait le champ de l'histoire politique et nationale en l'ouvrant à d'autres préoccupations».

Ce commentaire montre justement la faiblesse de l'histoire au Québec, même chez les professeurs d'université. Mme Baillargeon travaille sans doute au pavillon Lionel-Groulx. Lionel Groulx a été le directeur de thèse de l'un des premiers professeurs d'histoire nationale au Québec, Maurice Séguin (1918-1984). Or, ce même Séguin s'est évertué, durant toute sa carrière à l'Université de Montréal (1949-1984), de montrer à quel point le culturel, le social, l'économique et le politique étaient en interrelation.

D'après Séguin, toute société est structurellement subordonnée à cette interaction et un peuple qui perd la maîtrise du politique se condamne à subir de lourdes pertes sur les plans économique, social, culturel, géographique, démographique, linguistique, etc. Dans le cas des relations entre le Canada français au Canada anglais, l'assujettissement des Canadiens français (puis des Québécois) fut une constante, la variable indépendante qui influencera négativement toutes les autres.

Donc le problème de l'histoire sociale, c'est justement de réduire par exemple la question nationale et les débats «au choix d'un bon tabac», alors que la structure même du financement de la recherche et des universités au Canada renforce la culture et une perspective canadienne aux dépens du Québec (comme le surfinancement de notre réseau universitaire anglophone), une autre conséquence de la minorisation politique dont les Canadiens français sont victimes depuis 1840. [...]

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Charles Gill - Montréal, le 14 octobre 2011
10 commentaires
  • Claude Jean - Inscrit 18 octobre 2011 06 h 27

    Citations sur l'histoire

    François Mitterrand
    Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité

    Jacques Lacoursière
    Un peuple qui ne connait son passé est un peuple amnésique.

    Claude Béland
    Comment voulez-vous développer une fierté quand vous ne savez même pas d’où vous venez

    Harry Truman
    Ce qu'on dit être nouveau en ce monde, c'est l'histoire qu'on ignore

    Il y a trois catégories d'hommes : a) ceux qui racontent leur histoire ; b) ceux qui ne la racontent pas ; c) ceux qui n'en ont pas.
    Max Aub
    Extrait de Contes certains

    Bonnes réflexions!

  • Marc Ouimet - Inscrit 18 octobre 2011 07 h 36

    Querelles de spécialistes

    Qu'on me permette d'intervenir en tant que récent diplômé de la maîtrise en histoire qui a passé assez de temps dans les départements universitaires pour avoir une bonne idée des guerres qui s'y jouent.

    Mme Baillargeon se défendait contre une vision effectivement assez conservatrice de l'histoire nationale, soit, précisons-le, de l'histoire de l'objet qu'est la nation, en postulant qu'il y en a une, ce qui implique de la définir, et donc de considérer le devenir historique du groupe ainsi constitué. La prof prouve assez que la spécialisation universitaire pousse les dédales des c*ls de mouche à un niveau de complexité qui laisse le citoyen moyen perplexe. Nous devons encourager la recherche libre, multidisciplinaire et ouverte sur tous les horizons cela va de soi.

    Mais je peux témoigner que lorsqu'on fait ou qu'on se fait dire qu'on fait de l'histoire nationale au Québec, cela est quelque peu mal vu dans les conférences et séminaires, ça fait un peu ringard et on nous ramène toujours à la vision simpliste que les détracteurs du rapport peignent. Sans souvent prendre le temps de lire les travaux. Il y a un préjugé négatif, j'en témoigne. Je me suis fais davantage recalé dans un concours de bourse qu'un autre étudiant nettement moins doué (je parle d'un cas épique dont tout le département se souvient et moins doué que la normale - euphémisme). En comparant les dossiers, c'était absurde. Mon sujet était l'histoire de la Saint-Jean-Baptiste de 1960 à 1990, et le sien la prise de la Bastille. C'est là que j'ai compris comment les choses se passent. Le FQRSC est aseptisé et l'organisme fédéral, pensez-vous?

  • Marc Ouimet - Inscrit 18 octobre 2011 07 h 39

    suite

    Dans un autre ordre d'idées, ces chicanes de profs qui amènent leurs jalousies de pré carré de sur-spécialistes sur la place publique montre à quel point l'histoire universitaire est déconnecté du besoin d'histoire de la société civile. Ce besoin est constitutif de toute société démocratique et il est faiblement comblé. Il faut s'en inquiéter: l'histoire nationale a un impact civique bien plus grand que les autres champs historiques, qu'on veuille l'admettre ou non.

    Hors de l'université point de salut pour la recherche disent les uns, mais cette baraque-là est croulante. Il faut de nouvelles façons de supporter la culture, je propose l'économie sociale et les réseaux issus de la société civile. Il faut de nouvelles façons de la diffuser, je propose le Web et l'accessibilité pour tous. Une révolution se prépare.

    www.lysenfetelysenfeu.net
    www.marcouimet.net

    @Claude Jean: On a déjà vu ces citations plusieurs fois dans d'autres articles, changez-donc de cassette

  • Gilles Bousquet - Inscrit 18 octobre 2011 07 h 52

    Fierté et job

    Nos jeunes ne sont pas tentés par la fierté mais par "texter", l'environnement, et le futur : un job bien rémunéré ou partir une affaire.

    Comment développer une grande fierté avec notre histoire, composée de batailles, quand nous avons perdu toutes nos guerres, sauf une en 1837 à Sr-Denis. Celle de 1812 contre les Américains n'a pas été au nom des Canadiens-français mais au nom de la couronne anglaise. Nous avons alors défendu notre envahisseur.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 18 octobre 2011 11 h 58

    La pierre philosophale.

    On nous rabat sans cesse les oreilles avec la "question nationale". Il n'y a pas de question nationale mais il y a une histoire nationale, qui est l'évolution d'une population dont les histoires politique, sociale, démographique (anglaise, française, juive...) informent le citoyen et lui permettent d'orienter ses réflexions. Ce terme de question nationale est devenu la tarte à la crème des nationalistes en mal d'une histoire téléologique dont l'indépendance est la fin nécessaire.