Lettres - I am not Elvis Gratton

Le professeur de philosophie Jean Laberge semble grandement préoccupé par le fait que le Québec se tourne de plus en plus vers le monde, surtout, oh horreur, vers les pays dont les artistes s'expriment en anglais.

Monsieur Laberge, je peux être un amateur des Rolling Stones, ou Pierres roulantes si vous préférez, et trouver que Fred Pellerin est le Gilles Vignault de sa génération et être tout aussi amateur du conteur chanteur de Saint-Élie-de-Caxton que de Keith Richards. Je peux aussi aimer manger de la cuisine vietnamienne, une bonne lasagne italienne, un hamburger, une bonne bouffe marocaine ou une tourtière du Lac-Saint-Jean.

Je peux aussi parler couramment la langue anglaise qui n'a pas que des défauts et souhaiter un Québec francophone et maître de sa destinée. Ce qui me rebute, M. Laberge, c'est que moi ou mes enfants soyons fermés à tout ce qui n'est pas marqué d'une fleur de lys. Je veux pour moi, mon fils et le sien vivre dans une communauté ouverte vers le monde.

Je suis âgé de 61 ans. Depuis l'âge de 18 ans que j'entends constamment des hommes et femmes comme vous me parler de nos malheurs et de notre cloisonnement.

J'ai, depuis 40 ans, voté à chaque élection pour le PQ, sauf la dernière ou comme la prochaine où Québec solidaire a eu et aura mon vote. Au fédéral, depuis 20 ans, j'ai voté Bloc québécois sauf le 2 mai dernier, où j'ai donné mon vote au NPD. Je ne suis pas un disciple de Evis Gratton pour autant. Je suis de ceux qui croient que le Québec est déjà un pays, de ceux qui savent d'instinct que nous sommes différents, pas meilleurs ou pires, mais différents.

Je sais que la traversée du Saguenay entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac offre un décor aussi spectaculaire que le village de Banff en Alberta ou que Peggy's Cove en Nouvelle-Écosse. Que la liberté individuelle d'un individu passe d'abord par sa tête qui lui conseille de vivre intensément dans le présent. Qu'un roman de Mordecai Richler peut être aussi intéressant qu'un écrit de Michel Tremblay. Suis-je un traître à la nation pour autant?

Je n'ai absolument pas besoin que l'on me dise quoi penser. Je n'arrêterai pas de vivre en attendant une hypothétique souveraineté du Québec, bien que je serais heureux si elle advenait.

En terminant, permettez-moi de vous suggérer l'écoute d'un CD de Leonard Cohen, un Québécois comme vous et moi qui s'exprime très peu en français, mais dont les propos, peu importe la langue dans laquelle nous les écoutons, sont toujours plus qu'intéressants et surtout ouverts vers le monde.

***

Jean Chenay - Sherbrooke, le 25 juillet 2011

À voir en vidéo