«Je n'abuse pas de mon droit de parole, mais j'y tiens»

«Il n’y a quant au droit de parole ni âgisme ni “jeunisme”. Nous sommes tous des citoyens.»<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir «Il n’y a quant au droit de parole ni âgisme ni “jeunisme”. Nous sommes tous des citoyens.»
Cette lettre m'a beaucoup étonné. Pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'elle provient d'un groupe qui se dit «jeunes députés». C'est assez élastique comme concept. Certains d'entre vous ont dépassé la quarantaine ou sont sur le point de l'atteindre. À quarante ans, René Lévesque nationalisait les compagnies d'électricité et si, à cet âge, après avoir travaillé avec trois premiers ministres successifs, on m'avait défini comme le «jeune» président de l'exécutif national du Parti québécois, j'aurais mordu. Quarante ans, c'est la force de l'âge, disait-on alors.

Qu'importe! Avec la caution de vrais jeunes, vous abusez vraiment dans votre lettre des poncifs de la rectitude politique. Vous vous dites champions du changement. C'est très bien. Mais attention à l'enflure verbale: «Nous sommes souverainistes, car nous croyons qu'il faut plus de Québec dans le monde pour défendre la démocratie, les valeurs de paix, de solidarité, pour le développement durable et la protection de l'environnement et pour assurer, bien sûr, le rayonnement de notre culture.»

Je vous assure que vous n'attirerez pas l'attention de journalistes avec ce genre de fanfaronnade. Mais vous avez sûrement attiré leur attention par cette invitation feutrée à me tenir tranquille.

Proposition Crémazie

Vous intervenez dans ce qui est au coeur de la crise qui secoue le Parti québécois, c'est-à-dire la liberté de parole, le droit de parole.

L'histoire commence, je pense, par le dépôt en juin 2010 de ce que l'on appelle, dans la culture du Parti québécois, la proposition principale, c'est-à-dire un projet de programme devant être présenté au congrès des membres, convoqué pour avril 2011. L'article 1 traite traditionnellement de l'accession à la souveraineté

Cet article 1 est faible, dira ma «députée préférée», la députée de Crémazie. Elle ne sera pas la seule. Rapidement, cependant, on passera le mot que tout projet d'amendement à l'article 1 serait considéré par la direction du parti comme attentatoire à l'autorité de la chef. Néanmoins, la «Proposition Crémazie», composée de quatre éléments qui visaient à renforcer l'article 1, finit par aboutir sur la table du comité directeur du congrès qui la déclara... irrecevable! Elle cheminait pourtant depuis des mois d'instance en instance, parfois imitée, souvent battue, donnant lieu à d'intenses pressions, sinon de menaces, mais suivant néanmoins résolument son chemin.

À ce moment, je suis intervenu dans une lettre au Devoir, fin mars. Cette lettre s'adressait aux délégués du congrès. D'une part, j'étais moi aussi persuadé que l'article 1 était beaucoup trop faible, l'objectif trop dilué, la démarche trop incertaine et, d'autre part, la liberté de parole, de discuter, de voter qui avait si longtemps été la réalité de mon parti me semblait bien malmenée.

En tout cas, grâce à la dissidence du président du comité directeur, M. Daniel Turp, et en dépit des ordres reçus, la décision d'irrecevabilité fut levée, trois des éléments de la Proposition Crémazie furent adoptés par une forte majorité, d'abord en commission, puis en plénière. Et le quatrième, l'un des deux plus importants, fut battu à plate couture en Commission après un «débat» limité à... trente secondes!

Ces choses-là laissent des traces...

Projet de loi 204

Le projet de loi privé 204, dit Maltais-Labeaume, a soulevé à nouveau, mais de façon bien plus aiguë encore, la question de la liberté de parole. Je n'arrive pas à comprendre ce qui s'est passé. Même si vous n'êtes pas députés depuis très longtemps, vous savez très bien que si l'on veut faire adopter à la majorité simple un projet de loi avant l'ajournement de juin de l'Assemblée nationale, il faut qu'il soit déposé avant une certaine date en mai. Si on le dépose après cette date, il faut l'unanimité des députés pour qu'il puisse être adopté avant l'ajournement. En annonçant quelques jours après cette date limite de mai, le dépôt prochain du projet de loi Maltais-Labeaume, le Parti québécois en remettait le sort entre les mains d'Amir Khadir qui s'en empara prestement et indiqua qu'il voterait contre.

Puis, une fois compris que le projet de loi était virtuellement mort, pourquoi fallait-il ordonner à tous les députés du Parti québécois de voter en faveur et leur interdire même de s'absenter, alors que plusieurs d'entre eux éprouvaient de sérieux problèmes de conscience face aux dispositions de ce texte?

À défaut d'obtenir l'unanimité, on a pensé un instant pouvoir introduire le projet de loi Maltais-Labeaume dans le bill omnibus du ministère des Affaires municipales, comportant comme chaque année diverses dispositions applicables aux municipalités. C'était oublier qu'en vertu du règlement chaque député a le droit de parler vingt minutes sur chaque article d'un projet de loi (le bill omnibus en comportait vingt et un) et dispose du même temps de parole sur chaque amendement qu'il propose. On se retrouvait devant un Amir Khadir bien décidé à utiliser toutes les ressources du règlement pour paralyser le Parlement.

Derrière cette incroyable comédie politique s'est joué le drame de ceux qui refusaient d'être muselés et d'avoir à trahir leurs principes; ils réclamaient leur liberté de parole.

Un droit de parole auquel je tiens

Et après tout ce gâchis, vous venez me demander, au fond, de me taire! Comment pouvez-vous croire un instant que je pourrais obtempérer? Je n'interviens pas souvent; en fait, de moins en moins souvent. Je n'abuse pas de mon droit de parole, mais j'y tiens.

Il n'y a quant au droit de parole ni âgisme ni «jeunisme». Nous sommes tous des citoyens.

Vous me permettrez de garder de ce samedi 11 juin moins le souvenir de votre lettre que celui du colloque d'IPSO (les Intellectuels pour la souveraineté) portant sur divers aspects du projet d'indépendance du Québec. Dans un panel siégeait Louis Bernard, qui fut chef de cabinet de Camille Laurin qui dirigeait le groupe des sept premiers députés du Parti québécois élus en 1970. Il a joué le même rôle auprès de René Lévesque et fut nommé par lui secrétaire général du conseil exécutif, poste qu'il accepta de reprendre quand je devins premier ministre.

Après plus de quarante ans à poursuivre cet objectif de la souveraineté du Québec, il rouvrait le dossier de la décentralisation dans un Québec indépendant avec une série de propositions bien plus développées que ce qui s'est fait jusqu'ici. À côté de lui, Jean-Martin Aussant présentait un renouvellement de l'argumentaire économique de la souveraineté. Un «vieux», un «jeune», tous les deux attelés à la tâche de chercher les voies de l'avenir.

Et alors que je prononçais l'allocution de clôture du colloque, à l'extérieur, sur le trottoir d'en face, rue Sherbrooke, l'un des vôtres haranguait un journaliste et son caméraman en leur servant un condensé de votre message.

Navrant...

***

Jacques Parizeau - Ancien premier ministre du Québec
43 commentaires
  • mican - Abonné 14 juin 2011 01 h 57

    Superbe

    Encore une magnifique allocution. Merci Monsieur Parizeau.

  • Michel Vallée - Abonné 14 juin 2011 02 h 30

    Quel gâchis!

    Vous avez bien raison, M. Parizeau. Quel gâchis! Ce qui me trouble le plus, c'est que tout cela risque de s'amplifier.

    Malheureusement, les trois premiers démissionnaires, dont votre députée préférée, n'ont pas été très clairs sur les raisons motivant leur démission. Était-ce par souci de faire le moins de dommage possible au parti. Peut-etre, mais quand on se targue, en tout cas en ce qui concerne Mme Beaudoin, de vouloir faire de la politique autrement, on se doit d'être plus clair. Le quatrième démissionnaire a eu le mérite d'être très clair. Il est même allé jusqu'à demander la démission de Mme Marois.

    Certes, il y a eu plusieurs maladresses dans le dossier de la loi 204. Mme Marois a même reconnu avoir commis une erreur. Cependant, pour ceux qui, comme moi, ont suivi attentivement les débats lors de la commission parlementaire sur la loi 204. il a clairement été établi que la charte de la ville de Québec permettait au maire Labeaume d'agir comme il l'a fait. Il a aussi été établi que la charte de la ville de Québec a préséance sur la loi des cités et villes. Enfin, on a démontré qu'une démarche de mise en concurrence des compagnies susceptibles de devenir gestionnaires du futur amphithéâtre de Québec permettait à l'entente Labeaume\PKP de respecter à tout le moins l'esprit de la loi des cités et villes. Bien sûr cette loi 204 enlevait aux citoyens le droit de contester le bien fondé de cette entente devant les tribunaux. Et ce fait devenait notoire à cause de la grande médiatisation des travaux de la commission parlementaire. Cela devenait peut-être gênant de poser ce geste pour certains députés qui l'ont pourtant posé plusieurs fois dans un passé récent.

    Suite...

  • Michel Vallée - Abonné 14 juin 2011 02 h 33

    Quel gâchis! (suite)

    Vous avez trop d'expérience en politique pour prétendre qu'un parti politique pourrait survivre si les députés qui composent l'aile parlementaire ne s'astreignaient pas à une ligne de parti. Était-ce nécessaire dans le cas de la loi 204. Probablement pas puisque, comme vous le soulignez, on savait déjà que Khadir allait s'opposer.

    Bref, quant à moi, et je suis sûr qu'un très grand nombre de membres du PQ pensent comme moi, vous avez tout à fait le droit de vous exprimer sur le programme du parti. Cependant, votre députée préférée doit accepter le programme voté par les délégués qui ont participé au congrès d'avril dernier. Si non, il est préférable qu'elle demeure une députée souverainiste indépendante et libre de parler. Cela vaut évidemment pour les autres démissionnaires.

  • Yves Claudé - Inscrit 14 juin 2011 03 h 50

    Le générationnisme : arme idéologique de la droite néolibérale !

    Parmi les divers bricoleurs d’idéologie à l’usage des minorités économiquement dominantes, on remarque une tendance marquée à privilégier le générationnisme comme arme idéologique destinée à produire de la division, voire des ruptures structurelles dans le tissu social.

    Cette division générationnelle, dressant les enfants contre leurs parents, présentés en tant que génération comme des profiteurs, voire des voleurs, des individus ayant détourné à la fois les espoirs de changement et les ressources collectives à leur profit exclusif …, cela est d’un simplisme affligeant, mais aussi d’une redoutable efficacité dans une stratégie éprouvée : diviser pour régner !

    De plus, pour les agents idéologiques d’une droite néolibérale qui n’est autre que le véhicule politique du capital financier, cette division générationnelle a aussi un objectif majeur, celui de briser l’unité syndicale, en présentant le syndicalisme comme un instrument des vieux travailleurs contre les plus jeunes. Au nom d’une “liberté” à l’usage exclusif d’un capital sans foi ni loi, on suggère à la jeunesse que le saccage du syndicalisme serait une opération salutaire et libératrice.

    Comme on peut le constater, le générationnisme est une arme simpliste, mais efficace, dans la confusion politique et morale qui affecte notre société. Tout comme le sexisme et le racisme, cet armement idéologique doit être désarmorcé et éradiqué, s’il l’on croit qu’il est encore possible de vivre en société et d’oeuvrer pour le bien commun.

    Voilà ce que les jeunes-vieux du PQ devraient méditer !

    Yves Claudé – sociologue
    ycsocio[arobas]yahoo.ca

  • Catherine Paquet - Abonnée 14 juin 2011 05 h 12

    Un ancien premier ministre a-t-il des obligations?

    Oui.

    Il a l'obligation de ne pas révéler ce qu'il a promis de ne pas révéler en prenant les charges de ministre et de premier ministre.

    Il aussi, à mon avis, l'obligation de laisser à d'autres l'ambition et la stratégie nécessaires pour arriver au pouvoir. Car stratégie, il y a toujours eu. Sous tous les cieux. Et elles ne peuvent pas être les mêmes, à toutes les époques.

    Même l'obligation de permettre aux autres de faire des erreurs. Qui n'en a pas fait?