Lettres - De l'opportunisme

Lettre à Wajdi Mouawad

J'aimerais t'apporter quelques éléments de réflexion sur l'opportunisme. Car je crois que tu en as besoin à la lumière de ce que les médias nomment «l'affaire Cantat». Le dictionnaire d'abord dit qu'il s'agit de placer ses intérêts immédiats au dessus de ses principes. Drôle d'idée, ou définition assez ambiguë; comme si les intérêts personnels et les principes ne devraient pas s'influencer mutuellement étant issus d'une même personne.

Bien sûr, Harper a saisi la balle au bond. Mais en ce sens, il est très fidèle à lui-même et à ses principes. Il est en campagne électorale et il pense réellement que les criminels devraient emporter leur faute dans leur tombe. À ce que je sache, Harper ne s'est jamais présenté comme étant un libre-penseur. Et le sens du pardon est beaucoup moins présent dans les religions protestantes que chez les catholiques.

Toi en revanche, tu te présentes comme un artiste engagé. Tu as des convictions politiques, comme lui, bien que je les imagine très opposées. Et tu as aussi des intérêts immédiats. Entre autres monter une oeuvre de Sophocle pour ton plaisir et le plaisir de l'auditoire. Inclure Bertrand Cantat dans la distribution relève de quoi? D'un pur choix artistique? Ou du désir d'aider à réhabiliter un ami? Les deux sans doute. Jamais, j'en suis sûr, tu n'as pensé qu'un comédien qui crée la controverse pourrait donner un petit coup de pouce publicitaire à ton travail. Et pourtant, ça l'a fait. Et tu as saisi la balle au bond. Maintenant, avec ou sans Cantat, Sophocle est en bonne voie d'attirer l'auditoire. Laisser traîner (ou étirer) le débat est une façon de l'amplifier. Une conférence de presse en plus, de l'opportunisme?

À mon avis, la définition d'opportunisme devrait contenir les mots «sans scrupule ou sans honte, sans vergogne.» Et alors, si Harper avait fait une longue lettre dans les journaux en utilisant sa fillette de trois ans pour nous faire verser des larmes sur le sort Marie Trintignant, on aurait eu droit de crier à l'opportunisme. Mais il ne l'a pas fait. Alors Wajdi... Un peu de retenue tout de même. Mais... mais si tu veux continuer ta croisade pour la justice, j'ai pour toi une bonne liste d'ex-détenus qui ont payé leur dette à la société, qui sont déjà Canadiens et qui sont bourrés de talents.

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Robert Morin, cinéaste - Le 19 avril 2011
6 commentaires
  • Henry Fleury - Inscrit 20 avril 2011 06 h 40

    Un McDo avec ça !

    Intéressant Robert Morin votre commentaire dans cette affaire qui tangue aujourdhui entre le burlesque commercial et la tragédie pure. Intéressant puisque l'auteur du film Le Coopérant que vous êtes nous avait amenés à naviguer entre les deux chaises de la morale et du crime, dans ce film où une jeune Africaine était abusé sexuellement par un coopérant; rôle que vous teniez avec brio. Cela dit, comme vous n'êtes pas pédophile, la réflexion critique à ce niveau se situait uniquement au centre d'un acte inacceptable qui chevauchait la passion et le crime, mais sans vous interpeller vous-même comme individu. Dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, les deux personnages du même homme sont là, l'artiste et le scélérat, pas étonnant que la grenade ait sauté au visage du grand public et qu'elle occupe la une des médias depuis deux semaines. Même le cabinet de relations publiques National n'aurait pu accomplir un exploit médiatique du genre, sauf à coup de millions ! Dans ce cas-ci, le TNM n'a plus qu'à offrir un McDo avec ça et l'affaire est ketchup. Bravo Wajdi, entre en rire et en pleurer, le spectacle est déjà sold out ! P.S. Si vous chercher, M. Mouawad, une gardienne pour Aimée pendant les prestations de Sophocle, je vous recommande Robert Morin, il est de toute confiance.

  • Khayman - Inscrit 20 avril 2011 08 h 02

    Les deux extrémités du spectre

    M. Mouawad semble avoir bien saisi les leçons de l'échec de la lecture d'un extrait de la pièce « Les Justes » de Camus à Ottawa : http://www.ledevoir.com/culture/theatre/296940/pro

    Là où l'art pour l'art n'a rien suscité, l'approche pour Sophocle a réussi à attirer l'attention.

    Maintenant, quant à dire ce qui anime vraiment Mouawad (opportunisme ou autres), je laisse ça aux psychologues de salon.

  • Claire DuSablon - Abonné 20 avril 2011 12 h 48

    Pas la langue de bois!

    Robert Morin parle sans de détour.

  • Francine Martin - Inscrit 20 avril 2011 17 h 32

    Enfin!

    Seuls les Grands Artistes ont le droit de s'épancher... c'est bien connu.

  • Martin Dufresne - Inscrit 20 avril 2011 20 h 42

    (Pas une autre) lettre à W. Mouawad!

    Cher collègue,
    Permettez-moi de vous appeler comme ça. J’ai beau être en dedans à cause d’un contrat de réno pour payer mes études qui a mal tourné, j’écris moi aussi. Et quand j’ai appris que vous cherchiez une façon d’indiquer subtilement à votre auditoire l’absence de M. Cantat dans vos pièces grecques (http://bit.ly/iiQBXU), j’ai pensé pouvoir vous dépanner avec quelques flashes qui contribueront à ma réhabilitation, moi aussi.
    J’ai du temps devant moi – la Cour ne niaise pas avec l’incendie criminel – et je me sens en dette de l’influence que votre film a eu sur moi.
    Donc Cantat, dans un cycle théâtral que je vous propose d’intituler SophocleChien pour l’auditoire québécois qui vous cause tant de difficultés. Si le deux ex machina est un ressort crucial de la tragédie, suggérer au théâtre la vedette ex Canada pose des problèmes tout aussi stimulants. Vous avez sans doute déjà pensé à l’idée d’une silhouette de carton blanc debout parmi les choristes. Impressionnant, mais un peu statique. Voici quelques autres idées, en rafale :
    - Un punching-ball fixé au décor et qu’un dispositif électrique ferait débattre avec des coups sourds aux moments dramatiques.
    - Une très jeune fille qui chantonnerait d’un air rêveur le refrain de « Le vent l’emportera ». Lui mettre entre les mains une canne blanche suggérerait la justice, thème qui vous est cher, je le sais.
    - L’ajout stratégique des mots «Quant à» au début de répliques sophocléennes clé. Par exemple, dans AntiGun : «Quant à l’argent, ah!, fléau des humains!» ou «Quant à cet entêtement qui tue, il ne faut pas déshonorer la loi qu’imposent les dieux.» (L’effet serait subliminal.)
    - Si votre fille est disponible, elle pourrait sortir des coulisses et vous demander où est votre ami.
    J’ai beaucoup d’autres idées, copyrightées, qu’il me fera plaisir de vous communiquer si nous pouvons