Lettres - Et si la culture profitait des succès de vente?

À la fin du XIXe siècle, Stéphane Mallarmé avait demandé qu'un «impôt minime» soit prélevé à même la réimpression des œuvres relevant du domaine public, puis redistribué parmi les jeunes auteurs. L'argument du poète était le suivant: les éditeurs qui publient les œuvres libres de droits — souvent les classiques, — tirent profit de leur «valeur intrinsèque», à savoir la notoriété dont le temps les a pourvues, devenue, depuis leur passage dans le domaine public, le bien de tous. Cautionnés par elle, ils jouissent d'un succès sûr: y a-t-il quelque risque à réimprimer Molière, Racine, Voltaire, Hugo?

Je propose de remettre au jour cette idée, en la dotant d'un rouage nouveau: pourquoi ne pas contribuer au développement de la culture en imposant une taxe sur les best-seller du livre et du cinéma? Cette taxe, minime, serait récupérée par des sociétés telles que la SODEC. Il ne s'agit pas ici de chercher à séparer l'art populaire du grand art, de manière à taxer l'un et non l'autre, mais bien de tirer parti du succès commercial de certaines oeuvres afin d'aider les artistes d'ici et la vie culturelle du Québec. Littérature et cinéma confondus, des oeuvres à succès comme les Harry Potter et les Twilight, ou même certains récipiendaires des prix Nobel ou Goncourt, ne pourraient-elles, par une faible taxe, subventionner notre propre patrimoine culture?

D'aucuns m'opposeront leur refus de payer davantage pour les films et les livres qu'ils aiment ou, pire, diront qu'ils n'apprécient guère les productions québécoises. À ceux-là, je réponds: et notre honneur national, notre culture, qu'en faites-vous? Dédaigner la vie artistique du Québec actuel est une chose, ne pas en favoriser l'essor en est une autre. La culture se situe au coeur de l'identité d'un peuple. Il serait peut-être temps d'assumer la nôtre.

Pourquoi ne pas détourner les succès commerciaux du livre et du film, ces invincibles vecteurs de l'acculturation, à notre avantage? Accepter leur existence, mais à condition qu'elle profite au développement de notre sphère artistique, voilà ma proposition.