Lettres - Quel gel des frais de scolarité ?

Le terme «dégel» des frais de scolarité me tracasse: mais de quel véritable «gel» parlons-nous? En 1980, les étudiants déboursaient 13 % du coût réel de leur éducation, alors qu'aujourd'hui, c'est 34 %, selon l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université. En plus, la dette moyenne d'un nouveau diplômé a triplé depuis les années 1990 (collectivement, elle se situe à 13 milliards de dollars). Il ne s'agit pas d'un phénomène naturel, inévitable. C'est plutôt une continuité historique, qui s'ajoute à une série de transitions des priorités de la nation, selon les besoins et les désirs de la génération dominante: les baby-boomers.

Bref historique: les jeunes baby-boomers ont eu l'éducation quasiment gratuite durant les années 1960-1970, des baisses d'impôts durant les années 1980 alors qu'ils étaient d'apprentis professionnels (c'est d'ailleurs ici que commence l'augmentation des frais de scolarité), la déréglementation des marchés alors qu'ils ont atteint l'âge d'être cadres durant les années 1990, et, soudainement, l'investissement massif en santé durant les années 2000. L'investissement de l'État les aura suivis toute leur vie.

Ces politiques ont eu des conséquences graves sur l'équité économique intergénérationnelle. Selon Statistiques Canada, en 2005 les 25-34 ans étaient 12 % plus pauvres qu'en 1984, alors que les 45-54 et les 55-64 ont vu leur richesse augmenter de 53 % et 69 % respectivement durant cette même période. En 1984, les 55-64 ans avaient 3 fois plus de ressources à leur disposition que les 25-34, mais aujourd'hui, il s'agit d'un facteur de 5,75. Ce déséquilibre ne s'est pas fait par magie, mais à coups de politiques axées sur le bien-être économique d'une génération au détriment de celle qui l'a précédé, et bien sûr de celle qui la suit.

Pour être honnête, l'éducation gratuite, c'est le moindre de mes soucis. Ma génération paiera aussi pour la dette nationale, l'effondrement des infrastructures et les changements climatiques! Quel beau legs!

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Youri Cormier - Neuville, le 23 février 2010
4 commentaires
  • Bernard Dupuis - Abonné 25 février 2010 11 h 31

    Attention au générationisme

    En tant que «baby-boomer», je me sens injustement culpabilisé par l'analyse que vous mettez de l'avant. Il est vrai que j'ai fait des études universitaires avec des frais de scolarité beaucoup plus bas. En ce temps-là, la vaste majorité des parents des «baby-boomers» n'avaient pas d'argent. Ils ne pouvaient faire soigner leurs vieux parents à l'hôpital, ni faire instruire leurs enfants à l'université faute de revenus suffisants. Ils étaient des agriculteurs dans les campagnes du Québec pouvant tout juste tirer leur subsistance. Ou bien, ils étaient des prolétaires exploités dans les manufactures ou les industries des anglais dans les villes. Heureusement qu'est apparue, entre autres, l'idéologie social-démocrate qui allait permettre la révolution tranquille. Avec la création d'un système d'éducation et d'un système de santé public par l'État du Québec, une bonne partie des «baby-boomers» comme moi avons pu sortir de la misère qu'avaient subie nos grands-parents et nos parents.

    Toutefois, les temps ont bien changé. La social-démocratie a été supplantée par l'individualisme et au dénigrement de l'État avec les conséquences que l'on sait. Ce changement de cap n'a rien à voir avec les «baby-boomers» comme tels. D'ailleurs, ce changement fut et est toujours revendiqué par de nombreux jeunes adeptes de l'hyperlibéralisme. Pensez aux jeunes de l'ADQ ou ceux du nouveau parti libertarien qui appuient les «baby-boomers lucides». Tous ces jeunes sont fortement en faveur d'une augmentation des «droits de scolarité», comme ils disent.

    Il faut donc faire attention lorsqu'on analyse les faits à l'aide de l'âgisme ou du générationisme. On risque d'avoir une image fausse de la réalité et de s'attaquer à la mauvaise cible.

    Bernard Dupuis, Berthierville.

  • michel lebel - Inscrit 25 février 2010 15 h 13

    L'heure des choix

    On peut se garocher toutes sortes de statistiques, mais un fait demeure: les droits de scolarité devront être substantiellement haussés, si on ne veut pas que le réseau universitaire se dégrade davantage. Voulons-nous imiter la France à cet égard, où les universités sont dans un état lamentable? La réforme proposée par un groupe dit de 15 personnalités me semble on ne peut plus raisonnable et équitable. En résumé, l'argent ne pousse pas dans les arbres et le Québec doit faire des choix: croit-on ou non à l'éducation supérieure?

  • Youri Cormier - Inscrit 26 février 2010 10 h 26

    la différence entre l'analyse du système et la discrimination

    M. Dupuis, le but de mes statistiques et de mon analyse n’est pas de vous culpabiliser, mais plutôt de mettre en contexte et de chiffrer certaines injustices. J’y vois un problème systémique et non un phénomène cogité, planifié et conspiratif. Les baby-boomers n’ont rien faite de mal, mais font tout de même parti d’une dynamique qui crée des inégalités intergénérationnels.

    Pour vous offrir une analogie, je considère que les structures de la société dans laquelle nous vivons sont bourrées de sexisme et de racisme systémique; et comme je suis un homme blanc, je dois vivre, non, pas avec la culpabilisation, mais plutôt la réalisation que j’ai hérité d’un privilège que je n’ai pas mérité. Je ne suis pas responsable de ma naissance, mais, par contre, j'ai une part de responsabilité dans le démantèlement des structures qui m’accordent ces privilèges.

    En fait, la raison pour laquelle je devais rétorquer est que votre attaque, la suggestion que mes propos sont ‘âgistes’, est non seulement insultante, mais sans fondement. C’est l’équivalent de dire du mouvement féministe que du moment que l’on questionne les inégalités dans les relations sociales entre les hommes et les femmes, on est sexiste, ou on déteste les hommes. N’importe quoi…

    Youri

  • Jean-Francois L. Maurice - Abonné 1 mars 2012 20 h 44

    Cher monsieur Dupuis de Berthierville

    Votre argument ne tient pas la route et vous devriez accepter la responsabilité de votre génération dans nos présent problèmes sociaux pour trois raisons :

    - Les temps n'ont pas changé au point tel que la misère a disparue et que les Québécois sont sans risque de s'y retrouver à nouveau et c'est pourquoi il nous faut poursuivre les objectifs sociaux dégagés durant notre révolution tranquille. L'idéal social que dont votre génération profité vaut encore aujourd'hui.

    - Ce changement de cap a, au contraire, tout à voir avec les baby-boomers. Ce sont d'ailleurs eux qui gouvernent !

    - Oui, il y a de jeunes adeptes de l'hyperlibéralisme et du libertarien. Et c'est qui qui les a élevé, ces jeunes-là ?

    Les baby-boomers sont une génération qui a tout pris parce que, de par leur nombre, ils avaient la chance de tout prendre.