Libre opinion - Les deux yeux de l'ouragan

Les dernières semaines ont donné lieu à une série de déclarations et de prises de position dans lesquelles s'entremêlent toutes sortes de référents: laïcité, égalité, nation, droits, interculturalisme, religion, république, démocratie... Des concepts clairs? Plutôt des bannières, des symboles derrière lesquels, le plus souvent, se bousculent des convictions, des croyances, des passions, des combats, voire des attaques personnelles.

Tous les coups semblent permis, pourvu qu'ils se présentent sous un vernis de rationalité. Les éditoriaux n'y échappent pas, même si les coups les plus durs sont réservés aux chroniques et aux blogues, des lieux où la rhétorique se permet tout, drapée dans la liberté d'expression. La pensée critique? Elle semble signifier, pour plusieurs, une pensée qui criticaille, qui pourfend, qui ridiculise l'adversaire, qui ignore toute véritable interrogation et surtout toute autocritique.

Peut-être devrais-je me faire à cette réalité et comprendre que le «débat démocratique» signifierait ceci, et seulement ceci: dissimuler ses passions, ses croyances et ses convictions, voire ses intentions non déclarées, sous des arguments en apparence rationnels, mais en fait réducteurs et démagogiques, construits pour séduire l'auditoire. Mais je ne m'y résoudrai pas.

Sûrement naïf et idéaliste, je crois profondément en la nécessité d'une raison critique, d'une prise de distance à l'égard des passions, des croyances et des convictions, et d'abord des miennes. Une distanciation qui cherche à respecter une certaine éthique minimale de la discussion: être attentif à la complexité des questions et des situations, me demander si les points de vue a priori contraires au mien ne sont pas susceptibles de m'indiquer des aspects qui m'auraient échappé, rechercher l'impartialité, éviter les attaques personnelles, viser la clarté dans l'expression, demeurer autocritique. Les meilleurs intellectuels que j'ai connus respectaient une telle éthique. Et ce sont eux, par leur pensée et par leur action, qui ont fait avancer des choses.

Les yeux de l'ouragan

En ce qui a trait au «débat» actuel, en amont des «solutions» qu'on voudrait administrer de toute urgence à des enjeux complexes qui ont tous trait, d'une manière ou d'une autre, à la définition et à l'orientation du Québec de demain, je crois qu'il faudrait reconnaître deux problèmes centraux, véritables yeux de l'ouragan.

Le premier problème: l'impasse actuelle en ce qui a trait à la question nationale. Cette impasse est réelle et complexe: la dénouer nécessitera davantage que des coups de gueule et des analyses simplificatrices. L'avenir du Québec devra conjuguer, d'une manière ou d'une autre, l'épanouissement de la majorité francophone et l'intégration de la pluralité ethnoculturelle; le problème ne se trouve pas dans un élément ou dans l'autre, mais bien dans la nécessaire conjugaison des deux, dont on ne voit pas encore très bien comment la réaliser (par des voies politiques, juridiques, constitutionnelles? Par l'éducation, la culture, le développement économique? Par quel dosage de ces divers éléments?).

Sur ce plan, par-delà les tensions actuelles, peut-on d'abord reconnaître que nous avons beaucoup avancé depuis quarante ans? Il s'agit d'apprendre de ce parcours et de continuer à travailler ensemble sur l'impasse, qui demeure.

Le second problème: le traumatisme concernant la religion. À cet égard, la mémoire québécoise est une mémoire blessée, honteuse, rageuse: elle a du mal à départager ce qui relève de l'héritage à conserver, des abus à dénoncer, des libertés à promouvoir, des combats à mener. Les débats des dernières semaines, tout comme les productions culturelles des dernières années, montrent à l'évidence qu'on a le plus grand mal, ici, à aborder sereinement la question religieuse et à en faire une lecture nuancée.

Il me paraît capital, en cette matière (que je connais mieux que d'autres), d'éviter les analyses simplificatrices, les jugements péremptoires, les excommunications... Soigner une mémoire blessée suppose un travail collectif où le discernement est aux commandes, et où on se garde bien de laisser libre cours à toute forme de violence sacrificielle.

L'impasse politique et la question religieuse tourmentent le Québec d'aujourd'hui. D'autres enjeux s'en mêlent. La passion pour la société d'ici transparaît à travers les débats récents, dans tous les camps. Mais elle mérite et requiert que nous abordions ces divers enjeux avec respect, intelligence et — le mot est-il obscène? —, une certaine humilité.

***

Robert Mager - Professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval
2 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 19 février 2010 10 h 10

    «... aborder sereinement la question religieuse »

    Pour y arriver, ne doit-on pas adopter une posture a-religieuse ?

  • Guy Fafard - Inscrit 19 février 2010 12 h 17

    Assez de bla bla

    Il y a effectivement deux points d’ancrages.

    Le premier point vient de : « Veut-on de la souveraineté comme peuple oui ou non ? » Ce sujet ne pourra être réglé que par un concensus entre le pôle du Oui et du Non. Un partage des pouvoirs et une entente entre les gouvernements (comprendre entre les ministères qui cherchent à maintenir leur chasse gardée) et ( l’Acte d’Amérique Britanique du Nord qui n’a pas été respecté), restent les points fondamentaux qui sont toujours le centre d’un litige qui nuit à tout concensus. De plus le rapatriement unilatéral de la Constitution n'a rien fait pour améliorer les choses.

    Le deuxième point origine du phantasme qu’est le muticulturalisme. Cette approche fallacieuse est intensifiée par la chartre des droits et libertés qui a oublié de définir les devoirs que la Cité requiert de ses participants.

    Quand ces deux points seront réglés, il n’y aura plus de problème insoluble pour un Canada uni. Autrement on louvoiera dans une constitution sans lendemain et pour le Québec et le Canada. Quel serait le prix à payer pour le Québec et pour le Canada si ces deux points d’ancrage ne se règlent pas, nul ne le sait vraiment ?