Lettres - Cré Bourassa!

Petit, c'est-à-dire à l'âge préscolaire, ma mère me confiait à mon père le dimanche pour assister à la grand-messe. C'était sans doute pour me laisser apprivoiser les activités des adultes avant que je ne commence à aller à l'école, mais aussi pour se libérer de la présence accaparante et de tous les instants d'un enfant de cinq ou six ans.

De la maison à l'église, il s'agissait d'une marche de dix minutes pour un adulte, probablement un peu plus avec un enfant. Mais il fallait passer devant la maison de madame Hudon, à Papineauville, une immense maison qui logeait la Centrale téléphonique de Bell ainsi que les bureaux de poste, de l'Unité sanitaire et de l'Agronome de comté.

Une longue galerie s'étendait sur deux côtés de la maison. Un homme solitaire y faisait les cent pas et interpellait mon père tous les dimanches, après quoi une discussion animée commençait, tellement animée qu'il descendait les quatre ou cinq marches de sa maison pour nous rejoindre sur le trottoir. Je ne sais de quoi ils parlaient, mais les grands gestes ne manquaient pas. Ce monsieur avait la fâcheuse habitude de placer sa main gauche sur ma tête, sans doute pour mieux gesticuler de la main droite. Dans son enthousiasme, et aussi pour accentuer son propos j'imagine, il déplaçait les cheveux que ma mère avait soigneusement lissés. À cet âge, dans les années 30, sans doute par respect pour les adultes et aussi victime de la non-émancipation des tout-petits, il ne nous était pas permis d'user d'astuces pour se libérer d'une situation aussi gênante.

En repartant vers l'église, sachant que nous serions en retard, mon père me replaçait quelque peu les cheveux en disant: «Cré Bourassa!»

P.-S. Henri Bourassa, premier maire de Papineauville, passait des fins de semaine chez sa cousine, madame Hudon. Il y préparait ses discours et était, disait-il, avide de «l'eau de jouvence» d'origine phréatique, du réseau municipal d'aqueduc.

*****

André Gauthier - Saint-Jérôme

À voir en vidéo