Un ordre professionnel créatif

Cet automne, les murs des universités québécoises ont été tapissés d'affiches invitant les étudiants à intégrer un programme d'études en comptabilité de management. Dans le contexte des luttes intestines propres à la comptabilité, ces affiches arguent qu'il est mieux et plus stimulant de devenir un comptable en management accrédité (CMA) plutôt qu'un «simple comptable», terne et ennuyeux. Fort bien. Ce que j'aimerais que l'on m'explique, c'est la raison pour laquelle ces publicités corporatistes sont financées non par une association ou un syndicat, mais par l'ordre professionnel des CMA. Cela m'apparaît loin de son mandat — ou, plus précisément, du mandat que l'État québécois lui a confié.

Les professions reconnues par la loi profitent de privilèges légaux qui les avantagent sur le marché. Les CMA, par exemple, ont le monopole de leur titre et sont les seuls habilités à réaliser certaines tâches. En échange, les professionnels ont des responsabilités. Leurs ordres professionnels ne sont pas censés agir de manière corporatiste, c'est-à-dire faire mousser les intérêts de leurs membres, mais doivent au contraire consacrer leurs ressources à informer et à protéger le public, en disciplinant les praticiens et en garantissant leur compétence.

Bien sûr, il n'est pas rare que des ordres professionnels étirent le concept de «protection du public» pour le rendre compatible avec des entreprises corporatistes qui favorisent les professionnels eux-mêmes. Certains, sous couvert d'information, incitent la population à augmenter leur consommation de services professionnels (consultez votre notaire, votre thérapeute, etc.). D'autres font du lobbying auprès du gouvernement en arguant que leurs membres serviraient mieux le public s'ils jouissaient de privilèges supplémentaires.

Cela dit, tous prennent la peine de préserver au moins les apparences du service public. C'est en partie pourquoi nous jouissons, au Québec, d'un système professionnel d'assez bonne tenue. L'Ordre des CMA, en consacrant ses ressources à un marketing qui sert la profession sans contribuer à la protection du public, ne semble pourtant pas comprendre l'importance de cet équilibre, ou ne semble pas s'en préoccuper. La chose étonne, d'autant que les professions sont en principe sous la surveillance d'un organisme gouvernemental, l'Office des professions, lui-même sous la responsabilité du ministre de la Justice. Alors, que dit l'État de pareilles moeurs professionnelles?