Une confiscation du débat public

L'acharnement vindicatif de la compagnie minière canadienne Barrick Gold à l'endroit des Éditions Écosociété et des auteurs de l'ouvrage Noir Canada ne plaide guère en faveur de la bonne foi qu'elle affiche quand elle invoque le respect de la justice pour défendre ses intérêts. Adresser une mise en demeure qui interdit à ses opposants l'usage de certains mots, en l'occurrence l'expression «poursuite-bâillon», est un geste qui porte beaucoup plus à conséquence que la poursuite elle-même. En tentant de judiciariser le simple fait d'appeler un chat un chat, elle s'arroge la prérogative exorbitante et carrément indue de «breveter» un bien commun inaliénable parce que ne faisant qu'un avec ce qui fait l'être de l'homme: le langage, la parole.

Dans cette affaire, il ne s'agit de rien de moins que d'une grave entorse faite au principe même de la démocratie: le libre accès de tous au débat public portant sur des enjeux tels que l'État de droits et la dignité de l'être humain. Une puissante entreprise, qui n'a de comptes à rendre qu'à ses actionnaires, vient de passer les bornes de l'admissible. Car la manoeuvre d'intimidation qu'elle exerce à l'encontre de certains n'épargne virtuellement aucun citoyen. [...]

L'histoire du XXe siècle nous rappelle que des assauts menés par des puissants ou des fanatiques contre la liberté d'opinion et le droit au débat public ont ouvert des brèches à la faveur desquelles des régimes dictatoriaux ou de terreur ont pu asservir des peuples. D'après ce que nous donnent à voir les temps présents, rien ne nous permet d'affirmer que nous aurions désormais échappé à pareil danger. La résistance de citoyens vigilants et solidaires est plus que jamais d'une pressante nécessité.