Libre opinion: Un déni psychologique de la crise climatique

La remise en cause du réchauffement climatique et de la gravité de ses conséquences soutenue dans les pages du Devoir du 10 décembre par André Ciesielski représente un bel exemple du mécanisme psychologique de déni des réalités dérangeantes. Ses arguments fallacieux et ses contrevérités conforteront George W. Bush et ses acolytes dans leur aveuglement criminel. Mais ce géologue écarte avec une légèreté stupéfiante les conclusions des 1057 scientifiques du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) qui ont participé à l'élaboration du rapport 2001. Il omet également les recherches les plus récentes qui tendent à confirmer que nous faisons face au scénario du pire en matière de changements climatiques.

Voyez plutôt: les carottages des glaces de l'Antarctique effectués dans le cadre du programme de recherche européen Epica ont mis en évidence que depuis 650 000 ans les évolutions des taux de dioxyde de carbone (CO2) et de méthane sont toujours associées aux variations de température dans le sens attendu. Le taux actuel de CO2 dans l'atmosphère n'a jamais été aussi élevé durant toute cette période et augmente à un rythme sans précédent.

Tous les clignotants sont au rouge

Quant aux effets, tous les clignotants sont au rouge. Des études du MIT et du National Center for Atmospheric Research, publiées cet été dans les prestigieuses revues Nature et Science, constatent que de 1970 à 2004 le nombre d'ouragans de grande puissance (forces 4 et 5) a presque doublé annuellement sur les océans de la planète. Ces scientifiques l'affirment: le réchauffement global augmente la puissance destructrice des ouragans. Il est plus que probable que la succession, cet été, de trois ouragans monstres dans le Golfe du Mexique, dont le plus puissant jamais relevé dans l'Atlantique, soit liée à la température anormalement chaude de l'eau du golfe enregistrée cette année. Ce n'est donc qu'un début...

Autre frisson: des faits majeurs suggèrent qu'une accélération du réchauffement est en cours. La banquise de l'océan Arctique a atteint cet été sa plus faible étendue depuis un siècle, selon les chercheurs du US Snow and Ice Data Center. C'est la quatrième année consécutive que la banquise atteint des minimums record. La surface est désormais inférieure de 20 % à celle mesurée par satellite en 1979. Autre constat: deux glaciers géants du Groenland se sont déplacés de 5 km depuis 2001, alors qu'ils avaient été quasiment stables jusqu'alors.

Tout aussi inquiétant, une étude internationale publiée cet été dans Nature prouve qu'un été chaud et sec, comme celui de 2003 en Europe, a réduit la capacité des végétaux à absorber le dioxyde de carbone (CO2) de 30 % par rapport à 2002. En outre, des tourbières de l'ouest de la Sibérie ont commencé à relâcher du méthane à la suite d'un réchauffement de

3 ° à 4 °C dans cette région. La molécule de méthane a une capacité de réchauffement 21 fois plus importante que celle du gaz carbonique.

Malaise... Les modèles climatiques du GIEC prennent mal en compte le cycle du carbone. Il n'a pas été prévu que le réchauffement altère aussi rapidement la capacité des végétaux à absorber le CO2 et libère aussi vite le carbone et le méthane enfouis dans les sols. Les prévisions d'augmentation des températures moyennes globales de ces modèles, qui se situent dans une fourchette de 1,4 ° à 5,8 °C d'ici la fin du siècle, selon divers scénarios de consommation énergétique, devront vraisemblablement être révisées à la hausse.

D'autant que, selon une autre étude internationale publiée dans la revue Nature du 29 septembre 2005, le réchauffement risque, d'ici 2030-2050, d'acidifier les océans au point de rendre impossible la survie des organismes à squelette externe, tels que les mollusques planctoniques. Saturée d'acide carbonique, l'eau des océans sera «susceptible de dissoudre leur carapace». C'est un problème majeur pour la biodiversité à l'horizon d'une génération: ces organismes marins sont à la base de la chaîne alimentaire des océans arctique et austral... La disparition de ces organismes aurait aussi pour conséquence d'amplifier le réchauffement car les océans absorbent le CO2 essentiellement par le biais du plancton.

Le ralentissement, voire l'arrêt, du Gulf Stream, consécutif à l'apport massif d'eau douce, était jusqu'ici envisagé comme une conséquence probable du réchauffement à l'horizon de la fin du siècle. Or des mesures partielles, révélées le mois dernier par l'équipe britannique de Harry Bryden, du National Oceanography Center, indiquent un affaiblissement de 30 % depuis 50 ans du débit de la branche du Gulf Stream qui remonte vers l'Europe. Ces résultats sont cohérents par rapport aux mesures d'importants changements de salinité dans l'Atlantique Nord ces dernières années. L'arrêt du Gulf Stream conduirait paradoxalement à un refroidissement de l'Europe — et peut-être du nord-est américain — dans un monde globalement plus chaud.

Un rêve d'hiver tropical ?

N'en déplaise aux sceptiques, tout se passe donc comme si les chercheurs du GIEC avaient sous-estimé l'ampleur et la rapidité des bouleversements climatiques, et non l'inverse.

Envisager l'humanité comme une force géologique et climatique majeure est sans doute une réalité difficile à concevoir pour quiconque. Et sûrement est-il encore plus difficile pour un Canadien rêvant d'hiver tropical d'imaginer que le réchauffement de la planète puisse s'emballer au point de libérer les milliards de tonnes d'hydrates de méthane cristallisés dans les pergélisols et les sédiments marins et aboutir finalement à une «apocalypse de civilisation», selon l'expression du sociologue allemand Ulrich Beck. Certains ne semblent d'ailleurs pas faire le rapprochement entre la destruction des écosystèmes qu'ils déplorent et la civilisation de la bagnole et du pétrole, la civilisation d'une consommation et d'une production sans conscience, qui conduit la planète et son climat droit dans le mur.

Pour nous, confortablement installés à l'abri des éléments dans nos voitures rutilantes, 4X4 gourmands et autres symboles illusoires de puissance et de statut social, cette prophétie scientifique de la crise climatique peut sembler surréaliste. Héritiers d'un passé et d'un présent qui nous contraignent, nous ressentons pourtant tous, peu ou prou, cette dissonance cognitive entre ce que l'on sait des changements climatiques et ce que l'on ne fait pas pour les endiguer.

Mais le déni des réalités n'est pas une option pour réduire cette contradiction si l'on veut préserver un avenir aux enfants de la Terre. Seule l'action compte. Nos priorités individuelles et collectives doivent changer. Le plan d'action de Montréal a le grand mérite d'engager un petit premier pas dans la bonne direction.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.