Quel tribut pour la paix?

En démocratie, les élections sont, en théorie, le moment où le gouvernement va chercher la légitimité d'action nécessaire à l'exercice du pouvoir. Cette sanction populaire lui donne une latitude d'action relative à la confiance des citoyens. L'appui populaire s'efface parfois et fait place aux protestations lorsque les décisions du gouvernement comportent un prix trop élevé à payer. L'actuelle campagne électorale fédérale est plutôt morne et clairement limitée aux enjeux de politique intérieure, comportant généralement peu de risques. Les chefs des principaux partis participent à des séances de photos dans les garderies, dans les foyers de personnes âgées.

Certaines questions fondamentales ne sont pas discutées pendant les campagnes électorales, en l'occurrence les questions concernant le rôle du Canada dans le monde. Quel mandat la population canadienne donne-t-elle au gouvernement en matière de défense et de politique étrangère? Au cours de son dernier mandat, le gouvernement libéral a refusé de participer à l'invasion américaine de l'Irak, à cause du mécontentement populaire, mais aussi par manque de moyens. Le Canada est néanmoins impliqué dans des missions à haut risque; il prévoit même augmenter sa participation à des opérations d'imposition de la paix.

Changement de la donne

Une question s'impose donc: les Canadiens endossent-ils consciemment de telles opérations de paix? Il n'est pas exagéré d'affirmer que la plupart des citoyens canadiens soutiennent, plus ou moins activement, la participation du Canada aux opérations de paix. Il s'agit d'un rôle traditionnel que le pays exerce depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et plus particulièrement depuis la crise du canal de Suez en 1956. Le gouvernement canadien avait alors joué un rôle important dans la création de la première mission de maintien de la paix, malgré sa proximité avec la Grande-Bretagne impliquée militairement dans le conflit. Dès lors, le Canada a participé à la majorité des missions de l'ONU dans les quatre coins du globe.

Par contre, depuis la fin de la guerre froide, la donne a beaucoup changé: certains conflits dans l'impasse ont débloqué, alors que dans les Balkans, en Eurasie et surtout en Afrique, des guerres intraétatiques sanglantes ont éclaté. Les guerres de Yougoslavie, qui se sont déroulées de 1992 à 1999, nous ont donné un avant-goût du siècle de conflits qui nous attend. Face aux massacres et aux actes de nettoyage ethnique (rappelons-nous Sarajevo, mais aussi le Rwanda), les organisations internationales, comme les États et les populations, ont saisi l'ampleur des défis posés par ces guerres extrêmes qui ravagent des régions entières. C'est alors qu'en plus de l'ONU, l'OTAN, puis d'autres organisations internationales, se sont impliquées dans des activités de paix: l'imposition de paix par la force est alors clairement devenue un recours légitime. D'autant plus qu'avec l'effondrement du communisme en Europe, aucune puissance ne subsistait pour s'opposer à une telle évolution.

Les opérations de paix comportent donc des risques nouveaux; malgré le mythe du «zéro mort», ces «guerres pour la paix» n'atteignent plus uniquement la population civile et les parties du conflit, mais aussi les «forces de la paix». Qui plus est, elles comportent des dangers inacceptables pour une population en paix. Les citoyens canadiens ont sûrement quelques craintes quant aux menaces terroristes pouvant les atteindre, mais ils ne sont pas mobilisés ni particulièrement sensibilisés.

La paix par la force: le Canada en Afghanistan

Quel tribut la population est-elle donc prête à verser pour la consolidation de la paix en Afghanistan? Alors que les troupes canadiennes ont récemment été déplacées vers le sud de Kaboul à Kandahar, une région beaucoup plus instable, la mission de l'OTAN franchit une nouvelle étape et le niveau de risque est monté d'un cran. Un plan prévoyant une augmentation significative des effectifs a en effet été adopté au début du mois de décembre par les ministres des Affaires étrangères. Les troupes de Force internationale d'assistance et de sécurité (FIAS) passeraient donc d'environ 9000 soldats, divisés entre 35 pays, à 16000. De ce nombre, près de 900 sont Canadiens et leur nombre augmentera dans la prochaine année.

La coalition internationale entend ainsi permettre aux autorités centrales afghanes d'étendre leurs autorités à tout le pays, dont de larges régions sont encore présentement contrôlées par des seigneurs de guerre et des potentats locaux. La FIAS (ou ISAF) ne fait pas la «chasse aux terroristes», une tâche que se réservent les États-Unis, mais ses troupes encourent quotidiennement des dangers, tels qu'illustrés par les événements récents.

La population canadienne est-elle suffisamment convaincue de l'intérêt supérieur d'éviter un nouvel effondrement de l'État afghan? Le soutien populaire aux opérations de paix résisterait-il à des pertes? Si une hypothétique «irakisation» de l'Afghanistan survenait, la détermination du gouvernement canadien résisterait-elle à une possible grogne populaire? Un gouvernement minoritaire, par définition instable et faible, serait-il capable de faire face à une telle crise?

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