Marc Favreau, un poète disparu

La brusque disparition de Marc Favreau n'est pas seulement celle d'un comédien exceptionnel ou d'un penseur et moraliste à travers le personnage de l'auguste clown Sol. Marc Favreau était un immense poète populaire. Il était, dans son atelier d'écriture puis sur la scène avec Sol, un passeur de culture, joignant enfin — ce qui est trop rare chez nous — la culture savante d'une conscience aiguë de sa connaissance du monde à la culture populaire de la poésie dramatique et du divertissement.

Au Québec, où on a sacralisé la poésie et où on l'a identifiée à la survivance de la langue et à notre destin collectif, on a longtemps hésité à la laisser sortir des livres. Les poètes qui écrivent et publient des livres sont quelque peu jaloux de leur notoriété de poètes. Mais je crois que toute culture dans sa maturité réunit différentes écritures poétiques. En notre civilisation où se perdent les repères de la mémoire et d'une culture générale chez les nouvelles générations, la poésie n'a pas d'autre choix que de sortir des livres tout en gardant les exigences de son écriture (qui n'a rien à voir avec celle de la chanson, sauf quand le poème est mis en musique).

Dans l'histoire de notre poésie, Marc Favreau occupe une place unique. Il nous laisse en héritage une oeuvre poétique singulière et une conscience de poète qui devient exemplaire.

Si la poésie est une mise en liberté du langage, si le poète, comme «fou du roi», a pour fonction la critique des systèmes et des pouvoirs, si le poète veut défendre la personne contre l'oppression des lieux communs, si le poète possède la naïveté de langage nécessaire à son renouvellement, alors Marc Favreau était certainement un poète dont l'écriture originale traduisait à la fois le destin personnel et l'engagement social. Un poète dramatique dont le langage remplissait la scène sous les haillons de Sol.

Avec Marc Favreau et son personnage Sol, la poésie fait un retour à l'oralité, mais dans le miroir d'une langue qui a appris du surréalisme une efficacité nouvelle pour défendre la vie. Il y a chez Favreau une magie du langage, tout comme chez un poète néosurréaliste comme Roland Giguère, par exemple. Mais il y a aussi chez lui une parenté émouvante avec le fond tragique qui régit l'ironie de langage du poète français Henri Michaux, qu'il admirait beaucoup.

Surtout, ne comparons pas le travail de Marc Favreau à celui d'un humoriste. Les propos de Sol dépassent l'actualité pour évoquer les préoccupations individuelles et sociales par des jeux de langage qui n'ont rien de gratuit et font appel à une conscience aiguë de notre destin contemporain. C'est pourquoi je n'ai jamais hésité à inclure des textes de Marc Favreau dans des anthologies qui illustrent l'histoire et les chemins de notre poésie.

Il me semble intéressant de noter que la poésie de Marc Favreau devient le contraire de celle de Jean Narrache: l'humour délirant des mots a remplacé le langage du misérabilisme comme critique sociale. Favreau s'empresse, comme les enfants, de déformer les mots afin d'en faire dévier le sens et de susciter de nouvelles images. Ainsi, l'hôtesse de l'air devient l'altesse, la rétine la crétine, pâmées et oisives font pâmoisives.

«On dirait quasiment assister, avait noté le critique Jean-V. Dufresne, au caprice étonnant de la parthénogenèse, comme si les cellules de mots se divisaient sans mobile visible, un acte de création à l'état pur, pour le seul plaisir de se réinventer. Ou alors, tout est terriblement ordonné dans la tête de cet homme, à qui la nature aurait accordé le privilège de contempler l'intérieur d'un atome sans microscope, ou le cosmos à l'oeil nu — ce qui revient très rigoureusement au même — pour voir comment tout cela bouge merveilleusement.»

En fait, pour le poète Favreau, il ne suffit pas de nommer les choses pour inventer un langage. Au contraire, il faut réinventer les mots pour retrouver l'ordre des choses. Le mot est réfléchi dans un miroir déformant — surréalisant — et les métamorphoses du langage conduisent le poète à une véritable critique de la vie contemporaine.

Personnage naïf, le clown Sol a la permission d'être criant de vérité. Il peut aborder tous les sujets, du quotidien au métaphysique en passant par la politique, l'écologie et la culture. Poète unique, inimitable, Marc Favreau nous laisse en héritage son attitude exemplaire. Sa liberté de langage participe d'un regard sur soi et le monde et d'un accomplissement personnel et collectif.

En somme, Marc Favreau nous a rappelé que la poésie faisait partie de la vie et de la conscience de son destin. Il faut rester à l'écoute de Sol mais aussi relire Marc Favreau (L'univers est dans la pomme, 1987) quand il écrit: «On a beau faire le saut toute sa vie, le plus difficile, c'est le dernier moribond.»