Polytechnique, seize ans après - Un autre massacre semblable serait-il encore aujourd'hui possible?

Depuis le 6 décembre 1989, mémoire et temps se divisent pour moi en «avant» et «après» Poly, par la conscience à vif que plus rien ne sera jamais pareil.

La colère m'habite comme une peine inconsolable. Avant, je me disais que je pourrais un jour me consacrer entièrement à mes projets d'écriture, me retirer dans ma forêt, renouer avec la beauté et ses silences intemporels. Après, je me suis improvisée journaliste parce que les féministes n'avaient plus de lieux pour se faire entendre et que dénoncer la haine des femmes, c'était aussi prendre soin de mes deux filles. Se taire, c'était laisser à d'autres le soin de décider de notre avenir.

Où en sommes-nous 16 ans plus tard?

Les causes du massacre

Le mari de Maryse Laganière, l'une des victimes de Poly, nomme à juste titre le sexisme et le laxisme comme causes du massacre: «Oui, nous sommes une société sexiste. Nous pensions que nous ne l'étions pas. Nous pensons encore que nous ne le sommes pas. Tant que nous n'en prendrons pas conscience, nous le resterons.»

Dans ce texte, lu lors de la commémoration de 1994, Jean-François Larrivée ajoutait: «Il y a beaucoup d'erreurs dans ce drame. Beaucoup trop. Et si l'erreur, c'était d'être femme? D'être toujours le bouc émissaire de toutes les frustrations? [...] Le laxisme, c'est de laisser circuler des propos haineux au nom de la liberté de parole. De combien de propos haineux envers les femmes l'assassin des 14 victimes avait-il nourri son esprit malade?»

Marc Lépine et les conjoints assassins ne perdent pas le contrôle, mais veulent le conserver. Ils préfèrent tuer plutôt que d'assumer l'égalité des chances et la liberté dans la différence.

Les raisons de ce massacre, chaque femme les connaît. Elles sont évidentes quand un homme veut gérer le ventre d'une femme, quand dans l'impunité totale du foyer, des rues, des médias, de la culture, un homme croit pouvoir asservir, battre, agresser, prostituer, faire subir incestuer, violer, torturer, tuer, au nom de ses fantasmes ou de ses frustrations, clitoridectomiser des millions de femmes au nom de la tradition et de la religion.

Les causes de cette tragédie inoubliable, il faut les chercher dans le silence complice de toute une société devant la violence quotidienne faite aux femmes dans la famille, les institutions, la pornographie, la prostitution, les médias, la publicité, le cinéma, la littérature où la misogynie sadique d'un auteur est attribuée à son génie, à la puissance de son univers symbolique ou à un humour dont les femmes seraient singulièrement dépourvues.

Le contrôle glorifié

Nous vivons dans une culture qui glorifie le contrôle comme réponse à tous les problèmes. Les héros sont ceux qui montrent qu'ils ont le contrôle, que ce soit de la rondelle de hockey, d'une mitraillette ou d'une corporation transnationale. Peu importe ce qu'ils contrôlent, l'essentiel est d'avoir le contrôle, partout et en tout temps.

La rage devant la perte de ce contrôle est la principale cause de la violence envers les femmes. Dès leur plus tendre enfance, la socialisation des garçons et leur reconnaissance sociale sont conditionnées par leur capacité d'exercer le contrôle, plus particulièrement sur les femmes.

Dans un tel contexte, mettre fin à la violence, c'est pour un homme se démarquer en dénonçant la responsabilité de l'ensemble des hommes. C'est ne plus avoir recours à la force pour résoudre les conflits et affronter le rejet de ses pairs. C'est reconnaître qu'il n'y a aucune gloire à n'aimer que des femmes asservies ou à en forcer quelques-unes à devenir comme des hommes afin d'être reconnues et de servir d'alibis à toutes les injustices subies par la majorité d'entre elles.

C'est pour les hommes d'en parler entre eux et de refuser la complicité du silence. Tel est le véritable courage, seul capable d'éliminer la violence, en cette époque de mercantilisme à outrance, où le contrôle des plus démunies tient toujours lieu de valeur virile suprême.

Les nostalgiques de Marc Lépine

Ceux qui croyaient que la tuerie de Polytechnique n'inspirait qu'horreur à l'ensemble de la société devront déchanter. Les médias ont fait état du procès à Montréal, le 21 novembre, de Donald Doyle, qui a été accusé et reconnu coupable de menaces de mort envers des groupes de femmes, ainsi que du mauvais entreposage de deux carabines et de munitions, dans son domicile.

Les missives dressaient une brève biographie de Marc Lépine, donnaient la description de l'arme qui lui avait servi à tuer 14 femmes à l'École polytechnique et étaient signées du message suivant: «La réincarnation de Marc Lépine, je vais revenir et finir ce que j'ai commencé.» Une liste de 26 noms (de 25 femmes et d'un homme), accompagnait les messages. De quoi se poser de sérieuses questions quant à une possible répétition du massacre misogyne de Polytechnique. La Fédération des femmes du Québec se dit satisfaite du verdict de culpabilité sur la trentaine de chefs d'accusation qui pesaient contre l'accusé Donald Doyle.

Quand des femmes de plus en plus nombreuses refusent toute forme de domination et prennent la place qui leur revient au sein de la société, certains hommes se sentent, disent-ils, menacés dans leur identité. Quelle est donc cette identité qui ne peut exister qu'en fonction de l'inexistence de l'autre ? Qui se croit agressée dès qu'une femme se pose comme sujet et entre de plain-pied dans un monde qui lui appartient autant qu'à ceux qui ont colonisé son esprit et son corps pendant des siècles pour la maintenir éternellement en servage et coupée de ses propres désirs?

Les hommes ne sont pas seuls à devoir se remettre en question à la suite du massacre de Polytechnique. L'intériorisation des valeurs patriarcales par des femmes, dans la foulée du ressac antiféministe, ouvre la voie à toutes les formes de violence.

La responsabilité se doit d'être au coeur de l'éthique féministe. Notamment par le refus de chercher individuellement à tirer son épingle du jeu au détriment ou dans l'ignorance des autres femmes et de laisser libre cours à la compétition et aux rivalités, cet os que les hommes ont donné à ronger aux femmes pour les diviser à jamais et demeurer l'unique objet de leurs attentes et de leurs projets.