Lettres: Québécois ou Canadien, de quoi s'offusque-t-on?

Dans Le Devoir du 23 novembre, Simon Robert s'offusque de ce que le film québécois C.R.A.Z.Y. soit «devenu» un film «canadien». De quoi faut-il s'offusquer au juste?

L'ethnonyme «Canadien» qui s'appliquait au départ aux autochtones du Canada, désigna, à partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle les descendants de colons français établis au Canada. Il a gardé ce sens pendant quelque trois cents ans, graduellement remplacé par celui de «Canadien français», jusqu'à ce que les nationalistes du Québec y substituent celui de «Québécois». C'est pourquoi «Québécois» a aujourd'hui largement le même sens que «Canadien» (pris dans son sens ethnique ou historique par rapport au sens politique) et «Canadien français». Au début du XIXe siècle, Louis-Joseph Papineau changea le nom de son parti politique de «Parti canadien» à celui de «Parti patriote», pour mieux l'ouvrir aux autres nationalités sympathiques à sa cause.

Jusqu'à la Confédération, le Canada s'étendait en gros à ce que sont aujourd'hui l'Ontario et le Québec. Les Acadiens par exemple ne devinrent «Canadiens» qu'après la Confédération de 1867. Quand on lit les discours des premiers ministres du Canada, on doit attendre Sir Charles Tupper, quelque 25 ans après la Confédération de 1867, pour entendre un premier ministre parler des «Canadiens» dans le sens politique actuel de «citoyen du Canada».

À sa fondation en 1834, la Société Saint-Jean-Baptiste se vouait à la défense de la langue, des droits et des institutions des Canadiens. La feuille d'érable et le castor étaient les emblèmes qu'elle se donnait (le castor, bien intégré à notre histoire et toujours bien présent dans nos forêts n'est-il pas plus riche et signifiant comme symbole que le harfang des neiges?). D'ailleurs la feuille d'érable apparaît toujours bien en évidence dans les vitraux du siège social de la société Saint-Jean-Baptiste, rue Sherbrooke. Le Ô Canada (musique de Calixa Lavallée et paroles de Basile Routhier) fut chanté pour la première fois en 1880, lors d'un grand rassemblement de la Société Saint-Jean-Baptiste à Québec.

Que des Québécois refusent aujourd'hui l'ethnonyme «canadien» est une forme de reniement de nos origines. Imaginons que l'Union européenne, ait décidé de s'appeler la France, que la France soit devenue «province de Paris» et que, à la suite de ce changement, les Français, pour se distinguer de leurs nouveaux concitoyens, se nomment exclusivement «Parisiens». Cela semble absurde et, pourtant, c'est largement ce qui se passe ici avec notre identité collective. Et dire que notre devise est «Je me souviens»!

À voir en vidéo