Lettre adressée à François Legault, ministre de la Santé du Québec - Quand Legault s'en va en guerre...

Mercredi soir, dring!, ça sonne à la porte.

Julie, ma copine, répond.

- «Bonsoir madame, je suis huissier de justice.»

- «Qu'est-ce qu'on a fait de mal?», lui répond-elle, inquiète.

- «EuhÉ rien. Vous êtes médecins!»

C'est un choc.

Incrédule, dois-je le croire?

On me traite en criminel!

Quel est donc mon crime?

Pourquoi ai-je droit à la conscription?

Probablement parce que je n'ai jamais cherché à me défiler de mes responsabilités. Je passe l'essentiel de mes semaines à traiter l'infarctus de M. Côté, à réconforter Mme Beaulieu à propos de son essoufflement, à guérir des petits bobos et souvent de très gros.

Je ne suis qu'un simple médecin à plein temps dans une urgence et j'occupe mes temps libres à de nombreux comités administratifs que ma position m'impose. De plus, j'enseigne la médecine d'urgence, je donne des conférences à mes collègues, j'assiste à des cours afin de parfaire mes connaissances, etc. Bref, je suis un médecin comme les autres.

«Docteur Loranger, vous êtes sommé de vous rendre à Jonquière le 24 septembre à minuit pour y travailler.»

Pas d'appel téléphonique. Pas de discussion. Pas d'option. Conscription sauvage. Je n'ai jamais mis les pieds dans un hôpital de cette région. À partir de maintenant, c'est n'importe qui, n'importe quand, n'importe où. N'importe quoi!

Je suis un travailleur honnête qui a fait plus de gardes cet été par manque d'effectifs dans mon urgence afin de maintenir la qualité et l'accessibilité des soins autant que possible. Pour aider. Peu de temps pour le plein air. Je suis un citoyen qui mérite, comme tout être humain, un respect minimum.

Je suis inquiet, M. Legault. Inquiet pour la population qui sera traitée par un médecin épuisé et démoralisé. Inquiet pour mes collègues qui devront faire mes gardes lorsque je serai conscrit pour travailler à Jonquière, à Shawinigan ou ailleurs. Inquiet pour ma copine, jeune omnipraticienne qui veut faire des accouchements et qui hésite, ne sachant pas quelle médecine pratiquer pour demeurer libre de ses choix. Inquiet pour les médecins résidents que j'épaule, qui décident de changer d'idée et de ne pas s'orienter vers une pratique à l'urgence. Inquiet pour les patients et les médecins des régions qui seront encore les grands perdants.

Je plaide non-coupable. Collectivement et individuellement, les médecins du Québec ne sont pas responsables des déboires du système de santé.

Je suis dérouté. Vais-je devoir m'adresser à vous, vous ou un de vos fonctionnaires, avant de m'engager à offrir des soins à mes patients, de mon centre hospitalier, de ma région? Vais-je devoir vous appeler avant de réserver une soirée avec ma copine? Puis-je vivre sans vous en demander la permission?

Mardi prochain, ma vie va s'arrêter pour 24 heures. Sans mon avis. Je serai un conscrit.