Qui sont les terroristes?

Les catastrophes naturelles dont sont victimes ces dernières semaines nos voisins du Sud ne doivent pas nous faire oublier un fait majeur de notre époque: celui de la lutte contre le terrorisme. Depuis l'attentat spectaculaire et meurtrier du World Trade Center, le 11 septembre 2001, il est clair que le terrorisme est devenu la nouvelle obsession américaine.

Après le monstre communiste des années 1950 à 1990, avec ses missiles nucléaires et ses zones d'influences bien définies, voici venu l'hydre du terrorisme arabo-musulman, aux ramifications obscures et aux moyens souvent obsolètes. Mais cette définition du terrorisme islamique est-elle la bonne? De nombreuses représentations du phénomène terroriste s'affrontent actuellement et un court inventaire de ces dernières démontrera que toute simplification du phénomène ne peut être que désastreuse. Comment bien se défendre si nous ne savons pas à quoi nous faisons face?

Définitions

Quelques précisions s'avèrent d'emblée nécessaires. D'abord, n'oublions pas que nous parlons bien de terrorisme, donc d'actions belliqueuses dont le but est de semer la terreur à l'intérieur d'une population donnée. Ainsi, le but de l'action n'est pas de détruire des infrastructures ou d'éliminer des vies humaines (civiles ou militaires), mais bien d'agir sur les psychés des individus, cette stratégie d'attaque s'avérant moins coûteuse en ressources que toute autre forme d'affrontement directe et classique.

Au même titre que la guérilla, le terrorisme est la violence des faibles et des démunis. Ainsi, devant l'escalade des moyens utilisés par les «terroristes» et l'ampleur des catastrophes qu'ils provoquent, nous pouvons sérieusement nous demander si le terme est toujours pertinent.

De plus, il faut considérer le fait que les interventions militaires des États-Unis, étant de plus en plus ciblées et de moins en moins destructrices en vies et en infrastructures, se rapprochent paradoxalement de la définition classique du terrorisme. Il faut donc voir, dans le choix du terme «terrorisme» pour désigner les attentats des groupuscules fondamentalistes arabes de ces dernières années, une interprétation a priori du phénomène qui est, selon nous, discutable.

Malgré tout, nous retiendrons ce terme pour éviter toute confusion tout en étant convaincu qu'il ne passera pas nécessairement à l'histoire.

La Révolution

La première représentation que nous retiendrons est celle qui est le plus souvent véhiculée par les médias, les organismes gouvernementaux et les observateurs de l'actualité, celle de groupuscules para-militaires d'obédience religieuse ayant comme mission l'extermination systématique des «incrédules». Cette représentation est liée à l'image plus ou moins caricaturale que les Occidentaux se font des arabes et des musulmans en général, c'est-à-dire des fanatiques barbares (pour ne pas dire des «barabes»), prêts à descendre dans la rue pour brûler des drapeaux américains ou pour traîner des corps calcinés de militaires.

Évidemment, cette représentation n'est pas exempte de préjugés, mais elle reste malgré tout basée sur des informations véridiques (quoique partielles) et des mouvements sociaux incontournables pour la compréhension du Moyen-Orient. Il est effectivement difficile de nier l'importance de la religion chez les peuples arabes, tout comme il est difficile de ne pas interpréter le Coran en partie comme une vindicte sans nuance contre les infidèles et une incitation à la violence expéditive.

Quoique pacifique dans les faits et source de stabilité sociale dans les pays arabes, la religion musulmane reste porteuse d'un message manichéen et d'une histoire entachée de volonté impérialiste violente. Ainsi, devant les changements brusques du siècle dernier, la pauvreté endémique et l'émergence de gouvernements autoritaires, il est compréhensible que de pauvres quidams plus ou moins désespérés et sans véritable avenir soient tentés par la simplicité de la religion, la nostalgie d'une gloire révolue et les actes radicaux.

Le terrorisme serait donc, comme le veut l'interprétation la plus répandue, le fait d'individus isolés et marginaux en mal de grandeur et de sens, aux moyens modestes, manipulés par des imams en mal de pouvoir et de victoires nationales. On pourrait donc comparer ces groupes et ces individus aux révolutionnaires de tout acabit vivant dans la clandestinité, sans soutien étatique et habités par un idéal social absolu qui serait, dans ce cas particulier, l'avènement d'une théocratie islamique mondiale.

La Troisième Guerre mondiale

La deuxième représentation que nous retiendrons est plus répandue dans les milieux intellectuels et a l'avantage d'intégrer le phénomène du terrorisme aux théories classiques de géopolitique mondiale. Ainsi, malgré leur faiblesse incontestable devant le géant américain et l'Occident en général, les États du tiers-monde (comme tout les autres états du monde) restent fondamentalement belliqueux. Certains auront choisi la voix de la dissuasion par l'acquisition de l'armement nucléaire et les autres, moins riches et surtout moins libres par rapport à l'Occident, se seront contentés de mener des expéditions punitives un peu partout à travers la planète.

Certains auteurs anglo-saxons, qui s'inscrivent dans cette lignée de pensée, vont même jusqu'à parler d'une Troisième Guerre mondiale faisant rage actuellement. Ainsi, le terrorisme, et plus particulièrement le terrorisme arabo-musulman, serait en fait un moyen subtil utilisé par les pays arabes pour combattre les États occidentaux sans avoir à subir des représailles directes. Le crash de Lockerbie et les allégations de financement par l'Arabie Saoudite du groupe terroriste al-Qaïda s'inscrivent dans cette perspective.

Le Complot

Pour de nombreux analystes européens et surtout français, l'utilisation par les administrations américaines (spécialement l'administration Bush) du phénomène terroriste pour manipuler l'opinion publique et transformer des actions à caractère impérialiste en actes de légitime défense ne fait plus aucun doute. Certains vont même jusqu'à prétendre que les organisations terroristes sont en fait la création des États-Unis qui, comme le savent même les néophytes de la géopolitique, ont, entre autres, largement financé les moudjahidins d'Afghanistan à l'époque du régime soviétique.

Cette thèse a été popularisée (et poussée à l'extrême) en Amérique du Nord par Michael Moore avec son documentaire Fahrenheit 9/11 où les liens entre la famille Bush, les grandes pétrolières et la famille royale saoudienne sont apparus comme des preuves tangibles d'un complot aux finalités inquiétantes.

Il faut aussi considérer le fait que de nombreux politiciens très importants des États-Unis, tels que Jeb Bush, Paul Wolfowitz et David Rumsfeld, ont tous signé un document collectif en l'an 2000, espérant un événement comparable à Pearl Arbour pour relancer la politique étrangère des États-Unis. De là à affirmer que les attentats survenus aux États-Unis ont été organisés par un réseau occulte auquel se mêleraient membres de l'administration présidentielle américaine, présidents de multinationales et chefs d'États du tiers-monde, il n'y a qu'un pas que plusieurs ont franchi.

Autres représentations

De nombreuses autres représentations du terrorisme se font entendre dans les discours savants et populaires. Nous n'en nommerons que quelques unes dans le but d'étayer notre thèse de la complexité du phénomène terroriste.

Considérons le cas du spectacle d'inspiration situationniste, où le phénomène terroriste ne serait en fait qu'une exacerbation par les médias des événements hasardeux de l'histoire, ces derniers étant uniquement attirés par l'aspect sensationnel de ces événements et leurs impacts sur les cotes d'écoutes.

Il y aussi celui, plus sérieux et basé sur la connaissance des changements sociaux au Moyen-Orient, de la résistance sociale, voulant que la résurgence du fondamentalisme religieux et de son épiphénomène terroriste n'est qu'une réaction passagère à l'occidentalisation irréversible du monde arabe.

Une autre représentation, d'inspiration psychiatrique celle-là, se contente de percevoir les terroristes comme des désaxés sans soutien étatique ou même populaire.

Finalement, nous retiendrons la représentation de la déliquescence des États du Moyen-Orient, où l'explication du phénomène terroriste réside dans l'incapacité des États arabes à contrôler leurs populations (cette thèse étant plus crédible dans le cas du fragile gouvernement palestinien).

Alors, qui sont les terroristes? Des fous, des agents gouvernementaux, des représentants de peuples révoltés, des mercenaires à la solde des maîtres du monde, des révolutionnaires? Chaque réponse à cette question amènera les différents États du monde, plus ou moins victimes du phénomène, à réagir de manière particulière. Ainsi, nous voyons bien qu'une intervention intelligente du gouvernement canadien, de concert avec le gouvernement québécois, devra nécessairement se baser sur une vision complexe du phénomène et prendre différentes avenues.

Seul l'avenir nous dira si la menace fut sérieuse et, le cas étant, si les États occidentaux réagissent actuellement de manière efficace. Espérons que le Canada et le Québec feront partie de ceux qui seront reconnus pour avoir fait preuve de lucidité et de courage.