Pardonner n'est pas oublier

Concernant les frasques de jeunesse d'André Boisclair qui ont fait la une des médias au cours des derniers jours, il s'est dit finalement pas mal de choses. Tout en prenant différentes précautions de langage de façon à demeurer dans le prisme du politiquement correct et du relativement cool, ou pour ne pas avoir l'air homophobe ou trop grossièrement bitch, protagonistes et collaborateurs dans la course à la chefferie, journalistes, commentateurs, observateurs et quidams ont finalement dit tout ce qu'ils avaient envie de dire.

Expertises professionnelles et témoignages personnels sur les effets et séquelles de la consommation de cocaïne, perspectives sur les conséquences politiques d'une telle situation, analyses de la performance du candidat Boisclair dans la gestion de la crise créée par ses propres révélations, les opinions des uns et des autres ont ainsi été révélées, couvrant globalement tous les aspects utiles de la question.

Des voix ont crié à l'acharnement. Y en a-t-il vraiment eu? Qui peut prétendre détenir la mesure exacte du questionnement et des points de vue nécessaires quand il s'agit de se faire un jugement en pareilles circonstances?

Dès les premiers sondages suite aux événements évoqués, une certaine opinion populaire a cependant fixé assez rapidement sa mesure et défini son jugement par rapport à ce qui lui a paru, promptement, comme une sorte de harcèlement envers le candidat favori. «Il a peut-être péché, a-t-on eu l'air de signaler, mais il a avoué et nous l'aimons encore davantage, car il est toujours aussi bon et sa faute nous le rend plus humain.»

Certains jeunes, de leur côté, ont vu dans la persistance des interrogations sur la conduite de Boisclair une sorte d'envie de la part des baby-boomers, alcooliques et profiteurs de l'État-providence, à l'endroit des jeunes qui se sont bâtis par eux-mêmes, et qui ont leur culture et leurs propres modes de consommation, que les vieux jugent sans être capables de les comprendre.

Un pardon si rapide

D'une façon générale, il y a lieu d'être émerveillé et médusé à la fois par la vigueur et la vitesse avec laquelle l'opinion publique a pardonné et classé cette incartade. La société québécoise est tolérante, généreuse et amoureuse. Elle accueille l'étranger et aime son monde. Elle pardonne abondamment. Quand quelqu'un a payé sa dette, que justice est apparemment rendue, elle sait passer à autre chose. Les exemples sont nombreux. Plein de témoignages pourraient le confirmer.

Quand on considère la célérité avec laquelle le pardon est venu dans le cas de M. Boisclair, on peut toutefois se demander, au-delà de l'appréciation de la générosité populaire, si on était pleinement conscient du degré de gravité du péché qu'on s'est empressé d'absoudre.

Ce dont on peut au moins être sûr, cependant, c'est que l'opinion publique ne voulait pas qu'il fût mis knock-out dans le cadre de la course pour cette histoire aux contours flous de consommation de cocaïne. Aussi s'est-on hâté de dire: «Arrêtez de l'écoeurer, nous l'aimons...et deux fois plutôt qu'une.»

Quand même...

Malgré l'absolution exprimée à travers les sondages et même si le repenti a dit: «cette histoire est derrière moi», ce ne sera plus jamais tout à fait pareil pour lui. Les thérapeutes les plus réputés du développement personnel et de la médiation sociale savent tenir compte du fait que pardonner n'est pas oublier. Cet aphorisme est sans doute encore plus absolu en politique.

Les révélations sur la conduite de M. Boisclair et la manière dont celui-ci a géré la situation qu'elles ont engendrée s'ajouteront désormais à la grille historique personnelle d'analyse de ses faits et gestes, et vont le suivre. Du moins pendant un certain temps. Dans les plus belles histoires d'absolution populaire, l'importance de donner du temps au temps est toujours présente, car c'est lui qui est le grand juge.

Le chef du Parti québécois, qui sera élu le 15 novembre prochain, aura à rassembler et ordonner les troupes pour gagner les élections contre le gouvernement du Parti libéral dans deux ans, à présider le camp du OUI lors de la campagne référendaire, à négocier avec le ROC dans le cas d'un référendum gagnant et à mener à bien les démarches de la reconnaissance internationale du pays du Québec.

En guise de couronnement d'un tel processus, il aura à faire advenir un pays dans ce qui n'était jusque-là qu'une province, comme l'intendant Talon au XVIIe siècle a mis en place les conditions pour que le Québec d'alors passe d'une situation de comptoir de traite de fourrures à celle de colonie de peuplement.

C'est en mettant au défi la grille historique personnelle de M. Boisclair qu'on peut sans doute le mieux répondre à la question de savoir s'il est l'homme de la situation.