L'invasion des petits hommes beiges

C'est simple, en politique, je ne connais même pas ma droite et ma gauche. Pourtant, je ne pense pas avoir un cerveau de poule. Quand un être humain s'adresse à moi, j'ai l'habitude de comprendre ce qui sort de sa bouche pour atterrir dans mon oreille. Sauf, bien sûr, si les sons qu'il émet n'existent pas dans ma langue. D'où mon problème avec la politique.

Cette nuit, le vent électoral a soufflé sur mon île, et voilà qu'arrosé par la lumière créative de quelques génies, le paysage montréalais s'est vu envahi de pancartes. Des grandes photos de gens contents, des gueules que je suis censée trouver sympathiques et, surtout, que je suis supposée reconnaître, des pancartes avec des slogans que moi, ô jeunesse d'aujourd'hui, je devrais trouver évocateurs, inspirants, transcendants: «Go», «Oser», «Par coeur» ou «Youpi», «Hue!», «Pouet».

Ah! tiens, me dis-je en passant à travers une forêt de poteaux coiffés de politiciens, c'est l'heure! La faune politique essaie de me dire quelque chose. Mais quoi? Toutes les pancartes sont les mêmes. Ah! non, c'est vrai, il y en a une qui a su retenir mon attention. Une madame un peu rondelette sur un fond rose avec, en lettres dodues, les mots «Oser Outremont». Comme le porc du Québec: «Ose le rose». Cette pancarte de Madame Outremont, je m'en souviens. Mais «Oser Outremont», tout comme «Ose le rose» d'ailleurs, je ne sais pas ce que ça veut dire. Et, habituellement, quand messieurs et mesdames les politiciens s'adressent à moi, c'est à peu près ce que je retiens: rien.

Parler l'«humain»

Ça me rappelle les messes que le clergé donnait en latin pour éviter que le peuple comprenne. Sauf qu'à l'époque, on ne lui demandait pas son avis à la fin du sermon. Les politiciens, eux, persistent à me demander mon opinion, mais ils s'entêtent à s'adresser à moi de manière à ce que je ne comprenne rien.

Bon, de temps en temps, monsieur le premier ministre fait des fautes «par exiprès» pour que la populace se sente près de son chef. Le berger bêle pour que les moutons suivent le bâton. Mais de façon générale, il ne parle pas l'«humain». Il parle la langue des petits hommes beiges. Une langue où un simple oui ou non n'existe pas, où les mots servent à répondre de façon compliquée à des questions simples. Une langue faite pour déformer la vérité et noyer le poisson. Une langue pleine de formules gagnantes pour dire fièrement devant la caméra: «Lâche pas champion, tu vas t'en sortir» à un enfant en phase terminale sur un lit d'hôpital.

Une langue pour écrire des discours, des monologues tellement vides, que même moi qui suis dans la vingtaine, l'âge où je devrais avoir envie d'aller me barricader dans l'hôtel de ville, je n'ai pas le désir de contester. Une langue parlée par des hommes sans charisme, qui n'ont pas d'idée, qui sont incapables de m'inspirer, de me donner envie de les écouter et d'adhérer à des causes importantes.

Quant est-ce que je vais pouvoir voter pour un être beaucoup plus intelligent que moi, qui s'exprime de manière à se faire comprendre, sans essayer de plaire à tout le monde, un homme (oui, oui, ou une femme, arrêtez de japper) qui a le courage de défendre des idées auxquelles il croit, des idées basées sur des réalités humaines?

Il y en avait un

Oui, je sais, on a failli en avoir un. Mais bon, devant cette menace, il a fallu qu'une armée de petits hommes beiges aille lui analyser les poils du nez pour vérifier si elle n'y trouverait pas des résidus de choses douteuses. Pour une fois que je comprenais ce qu'un politicien me racontait... Moi qui me réjouissais de voir monter un homme politique inspirant (quel que soit ce qu'il inspire), un être humain avec assez d'idées pour faire changer le cours des choses.

Mais non, on va encore se coltiner ces politiciens qui sont tous les mêmes, égaux dans leur manque d'imagination, qui médisent comme des vieilles concierges d'immeubles, tellement à court d'idées qu'ils sont obligés d'aller déterrer les dossiers puants de leur adversaire pour se faire élire. Merci, une fois de plus, je vais devoir voter pour un petit homme beige.

Et de qui je vais parler à mes enfants, moi? Mon père me rabâche les oreilles avec son René Lévesque et compagnie, et moi, je vais parler de qui?