Une affaire de génération?

Madame Bergeron, Je dois vous avouer que votre longue lettre de hargne à l'égard de ma génération m'a donné froid dans le dos et, pour tout dire, m'a fait peur. Votre génération est-elle donc si remplie de haine à l'égard de la génération de vos parents? Si vous exprimez réellement le sentiment de toute votre génération, quel sort réservez-vous aux personnes âgées que nous deviendrons?

Il est heureux que la génération qui monte souhaite faire les choses différemment de ce qu'a fait la génération qui précède, et c'est exactement ce qu'a fait la génération des baby-boomers. Rappelez-vous que lorsque les baby-boomers sont nés, le monde occidental sortait d'une horrible guerre, les villes européennes étaient littéralement à reconstruire, les prisonniers juifs tout juste libérés des camps de concentration nazis erraient alors que l'Amérique leur fermait les portes, mue par un abominable antisémitisme.

Ici, au Québec, c'était l'époque duplessiste, l'époque où la société bien pensante était cléricale, où les pauvres restaient à leur place — inférieure — et les femmes restaient à la maison — soumises à leur mari. Les grandes puissances avaient leurs colonies de «Nègres» et de «Chintoks».

Vous nous accusez d'avoir été «occupés à divorcer, à exploiter les richesses naturelles au Québec et à se bronzer au soleil», il y a du vrai dans tout cela. Mais nous avons également créé les Nations unies, fait adopter dans plusieurs pays des chartes de droits et libertés qui ont fait reculer le racisme — sans le faire disparaître, malheureusement —, mais il y a eu une prise de conscience importante, les pays colonisés se sont libérés du joug colonial.

Nous avons entrepris une formidable révolution féministe dont votre génération bénéficie. Nous avons mis sur pied des syndicats et des groupes sociaux qui ont fait reculer la pauvreté et ont instauré une meilleure égalité entre les citoyens. Nous avons mis en place un système d'éducation qui fait en sorte que vous êtes beaucoup plus instruits que nous ne l'étions. Nous avons mis sur pied un système de santé. Aujourd'hui, tous peuvent se faire soigner, peu importe l'état de leur portefeuille.

Sans modèle

Vous dites que «forts de nos crises et de s'être bâti nos propres repères, nous sommes collectivement plus responsables». C'est vrai que tous ces bouleversements ont ébranlé vos repères. Ma génération a souvent dû assumer des rôles nouveaux et sans modèle. La première femme ministre, avocate ou chirurgienne était pionnière, et ce n'était pas facile. Le premier fils d'ouvrier devenu notaire ou ingénieur a dû évoluer dans un milieu social qui ne lui était pas familier et s'adapter parfois avec bonheur, parfois à la dure.

Maintenant, c'est à votre tour. Vous dites avoir «de l'ambition, des rêves différents des nôtres et adéquats pour votre réalité actuelle et l'avenir, que vous voulez paisible, ouvert et affectueux pour vos enfants». C'est très bien. Nous voulions changer le monde que nos parents nous avaient légué et nous y avons mis du coeur. Le monde est imparfait et si vous avez le goût, à votre tour, de mettre l'épaule à la roue pour l'embellir, vous m'en voyez ravie.

Il me plaît grandement que la génération que nous avons élevée affirme que «le monde est peut-être à pleurer, mais ça ne nous fait pas peur, nous sommes déterminés et compétents, nous sommes ouverts d'esprit et acceptants, nous n'avons pas peur d'essayer et nous préférons comprendre que juger». Il me semble que, finalement, nous n'avons pas si mal réussi notre tâche éducative.

Personnellement, je n'aime pas ce que représente l'image que projette André Boisclair et cela n'a rien à voir avec sa consommation de cocaïne. Je n'aime pas cette expression de mépris que son discours distille envers ses aînés. Je ne demande pas qu'on admire nos frasques mais il me semble que notre passage dans l'histoire a quand même laissé des avancées positives pour l'humanité. Je crois que s'il nous reste un pays à bâtir, c'est ensemble que nous y parviendrons, dans le respect de nos différences.