Une question morale, uniquement

J'observe et j'analyse, pas intégralement mais finement, le discours d'André Boisclair depuis le début de la course au leadership du PQ. Cet homme possède à un niveau inégalé en politique active québécoise une intelligence vive et une éloquence tranchante, structurées et fondées sur la civilisation technicienne et la société de droit. Il a un discours sans vie, il s'agit d'un technicien et un clinicien de la politique du jour.

Je n'ai pas le loisir de faire la démonstration complète de la justesse des conclusions de mon analyse, je ne donnerai qu'un seul exemple tiré de l'émission Il va y avoir du sport présentée sur les ondes de Télé-Québec. À la question: «Aimez-vous le pouvoir?», Boisclair a répondu en substance: «Le pouvoir ne m'intéresse pas, ce qui m'intéresse ce sont les résultats obtenus en collaboration avec mes collègues.» À quoi Louis Bernard a très justement répondu en intimant à Boisclair, de façon répétée, l'ordre de le laisser parler: «Vous ne connaissez pas ce que c'est qu'un poste de direction, vous n'obtiendrez pas de résultat sans exercer une direction ferme, forte, inspirante et compétente.»

La réponse de Boisclair en dit très long: l'exercice du pouvoir implique la détention de l'autorité qui, elle, implique nécessairement un engagement consistant et permanent envers le bien commun et ce qui est juste. Il ne s'agit pas d'une querelle de mots. L'exercice du pouvoir et de l'autorité implique un engagement intégral de la personne, et exige donc une intégrité morale de la personne par l'intégration effective de valeurs universelles. La perspective selon laquelle «les résultats» comptent d'abord implique et exige seulement une «efficacité technique». C'est l'homo faber doté du «coffre à outils» — expression chère à Boisclair — de la raison instrumentale dans l'oubli de la sagesse de l'homo sapiens.

Agir plutôt que subir

Le fondement de la morale n'est pas la détermination d'un ensemble de prescriptions impératives. La morale nous dit comment parvenir au bonheur. Le bonheur n'est pas une hallucination d'illusions agréables, éprouvées, perçues, senties, imaginées, pensées. Non, le bonheur est un état consistant «à être en acte», le bonheur réel résidant dans l'«agir» et non le «subir».

M. Boisclair fournit lui-même une belle preuve de ce que je viens de dire en déclarant aux journalistes qui le talonnaient au Cégep de Lévis qu'il avait désormais trouvé le bonheur dans son engagement et son action politiques, tout en ajoutant qu'il ne voulait pas réduire sa vie à celle d'une bête politique unidimensionnelle.

M. Boisclair, je ne souhaite rien de mieux au Québec qu'un leader qui aurait trouvé le bonheur! Mais si cela est, si vous ne dites pas n'importe quoi, vous aurez l'obligeance de nous apprendre intégralement «la spirale», selon votre expression, qui vous a conduit à être heureux.

Tout le monde sait que c'est surtout de nos erreurs qu'on apprend l'implacable réel. Mais si vous n'avez pas la décence de l'honnêteté minimale qui consiste en un minimum d'intégrité morale, si vous ne nous prouvez que vous êtes un homme capable d'engagement personnel authentique, et non une bête politique acéphale quoique bien munie d'un bon «coffre à outils», vous ne nous montrerez pas qu'on peut compter sur vous.

J'exige de vous, M. Boisclair, que vous nous prouviez que vous savez vraiment ce que vous faites. Ce n'est pas pour rien que les mots essentiels de la philosophie de Socrate — une sagesse sans laquelle on dit n'importe quoi sauf ce qui importe vraiment — sont «connais-toi toi-même».