Une gouverneure générale controversée - God save the Queen!

Au départ, ce fut la stupeur, un peu comme s'il y avait eu erreur sur la personne. Cette nomination essentiellement politique de Paul Martin apparut comme un bon coup pour le premier ministre canadien, les Québécois d'origine haïtienne, le Québec tout entier même. L'intelligente, la charmante, la populaire Michaëlle Jean n'incarnait-elle pas l'éclatante réussite de l'intégration des immigrants à la majorité francophone? Le fait que la nouvelle gouverneure générale désignée et son mari aient été proches des mouvements souverainistes ne permettrait-il pas de mieux intégrer le nationalisme québécois au sein du Canada?

Quel contraste avec aujourd'hui, alors que la nouvelle gouverneure générale du Canada entre en fonction et que sa nomination apparaît de plus en plus problématique à mesure que le temps passe. Depuis son annonce, non seulement a-t-elle fait trop parler d'elle mais, surtout, elle a suscité la controverse et provoqué des divisions.

Or, la tradition veut que ce personnage non élu qu'est le gouverneur général garde un «profil bas», en incarnant les valeurs qui unissent tous les Canadiens. L'élément au coeur de la fonction est d'être au-dessus de la mêlée et de rester neutre par rapport aux enjeux politiques de l'heure. Cela est d'autant plus nécessaire que la fonction elle-même est controversée — en particulier au Québec — à cause de ses origines coloniales.

Un feuilleton

On a tout d'abord appris que Mme Jean et son mari avaient frayé avec les milieux indépendantistes les plus radicaux, ce que ne savait pas de toute évidence un premier ministre accusé dans le reste du pays de ne pas avoir procédé aux vérifications nécessaires avant d'arrêter son choix. L'affaire enclencha une bataille entre les journalistes «dits sérieux» et l'entourage du journal Le Québécois, les premiers critiquant la chasse aux sorcières des seconds qui les accusèrent, en retour, de ne pas faire leur travail.

L'écrivain Dany Laferrière en profita pour défendre aux Québécois de souche de continuer ce questionnement, sous peine de voir les Haïtiens de Montréal descendre dans la rue. Puis on reprocha au couple vice-royal non pas d'avoir changé d'idée, mais bien d'avoir diffusé une fausseté, en affirmant dans un communiqué n'avoir jamais adhéré à l'idéologie souverainiste, alors que le conjoint de Mme Jean avait déjà écrit qu'il applaudissait à l'idée d'un Québec souverain.

C'était le début. On vit ensuite à Balmoral le philosophe soixante-huitard devenu vice-roi converser aimablement avec Elizabeth II, pendant que Pierre Vallières se retournait sans doute dans sa tombe. Mme Jean fit plus tard savoir qu'elle ne franchirait pas de ligne de piquetage lors de son investiture, s'impliquant de facto dans le conflit à Radio-Canada, son ancien employeur.

On apprenait la semaine dernière qu'elle ne voulait pas prêter serment sur la Bible, mais plutôt faire une affirmation solennelle, étant donné qu'elle n'était pas croyante. Vendredi, c'était une assez futile affaire de robes; dimanche, la renonciation à la nationalité française.

Alors que la nouvelle gouverneure générale entre tout juste en fonction, on en aurait déjà assez pour remplir cinq ou six épisodes mouvementés d'un feuilleton télévisé!



Faire semblant d'y croire

Pour les souverainistes, cette nomination d'une femme dont on est spontanément fier et qui incarne un authentique succès québécois et haïtien, constitue un révélateur.

Lors du débat entre les candidats au leadership du Parti québécois à l'émission Il va y avoir du sport à Télé-Québec, Marie-France Bazzo demanda à André Boisclair avec qui il aimerait luncher, s'il avait le choix entre Michaëlle Jean ou Jacques Lanctôt. Le jeune politicien péquiste répondit le plus naturellement du monde «Michaëlle Jean», avouant sans ambages sa préférence pour celle qui venait de nier contre toute évidence ses sympathies souverainistes, au détriment de l'ancien membre du FLQ réhabilité depuis belle lurette.

Ce n'est pas un cas isolé : bon nombre de souverainistes donneraient sans doute la même réponse que M. Boisclair. Ces dernières semaines, des personnalités aussi diverses que Gérald Larose, Gilles Duceppe, Pauline Marois ou Lise Payette — qui la considère comme une «femme en or» pour son appui aux lock-outés de Radio-Canada — se sont bousculées au portillon pour dire leur bon mot sur la nouvelle représentante de la reine au Canada.

Il faut se demander quelle force réelle a un mouvement qui abandonne sa vieille base militante devenue inesthétique, pour chanter les louanges de qui a été capable de le renier dans l'élégance? Plusieurs ne font sans doute que semblant de croire à l'indépendance, à moins qu'ils n'aient sombré sans trop s'en rendre compte dans l'incohérence et la complaisance la plus débilitante.

Car les mêmes qui acceptent les sirupeux mensonges de personnalités dont la seule fonction est d'incarner des valeurs, continueront à exiger évidemment la vérité, rien que la vérité et toute la vérité de la part de politiciens qui, eux, ont au moins l'excuse de gérer le dur réel. Les mêmes s'empresseront de clouer au pilori, mieux ils essaieront de faire taire un Gilles Proulx qui ose encore parler vrai et dire sa vérité, fût-elle par moments inexacte ou outrageante.

Dans cette affaire, Ottawa a essayé de manipuler la communauté haïtienne de Montréal. Laissons donc le dernier mot à ce chauffeur de taxi d'origine haïtienne, à qui je demandais la semaine dernière, timidement — à la québécoise —, ce qu'il en pensait : «Michaëlle Jean, je l'aime bien, elle représente les Haïtiens de façon exceptionnelle. Évidemment, ce qu'il y a de dommage là-dedans, c'est la trahison, surtout son mari...» Encore sous le choc d'une telle candeur, je l'entendis conclure: «Remarquez, moi, je suis libéral, cela fait 30 ans que je suis ici. Je ne suis pas pour la séparation.»