La guerre pour les ressources naturelles a-t-elle commencé ?

Les ressources naturelles sont souvent associées à la violence ou, à tout le moins, synonymes de tensions. En 2003, 85 % des pays où une guerre — surtout civile — a éclaté ou était en cours possédaient d'abondantes ressources naturelles. Si la relation entre les ressources naturelles et les conflits est généralement admise, sa nature précise est difficile à cerner en raison de l'interaction de multiples facteurs. Cela étant dit, les pays où sévissent des conflits armés et qui possèdent des ressources ont en commun, à différents degrés, trois caractéristiques qui permettent de mieux comprendre les enjeux actuels.

D'abord, la croissance économique de ces pays dépend des exportations de ressources naturelles non transformées. C'est le secteur le plus productif en matière d'emploi et de richesse: ces exportations représentent, pour le gouvernement et les habitants, l'unique perspective d'avenir et la seule source de revenu. Malheureusement, elles ne suffisent pas — même dans des conditions objectivement favorables ou lorsque le pays bénéficie en abondance de ressources naturelles — à combler de manière stable et durable les besoins fondamentaux des populations. Dès lors, le contrôle des ressources est âprement disputé et devient une question de survie. Les gains économiques surpassent les risques encourus; les détenteurs et les utilisateurs des ressources n'hésitent donc pas à faire usage de la force si nécessaire.

Ensuite, la redistribution interne des revenus générés par l'exportation des ressources naturelles est inégale. Les autorités s'approprient les rentes et excluent de facto une population vivant sous le seuil de pauvreté. Fréquemment, les élites dirigeantes transfèrent ces revenus dans leurs comptes bancaires privés et n'octroient des faveurs qu'à ceux dont la loyauté et l'allégeance leur permettent de se maintenir au pouvoir. Ce comportement se reflète dans le classement de Transparency International: les États les plus corrompus sont majoritairement ceux dont les ressources naturelles sont les principaux, voire les seuls biens exportés. En ce sens, l'opulence acquise illégalement par des dirigeants politiques soulève l'ire des plus démunis prêts à se réapproprier ce qu'ils considèrent s'être fait voler.

Enfin, les régimes politiques de ces pays sont autoritaires et, dans plusieurs cas, instables. D'une part, ils investissent massivement dans une armée en formation, exercent une répression tous azimuts sur les groupes d'opposition et tentent d'étendre leur pouvoir administratif aux régions en attaquant le fief de chefs locaux. En fait, ils ne laissent d'autre choix à la population que l'usage de la violence comme seul moyen d'expression politique. D'autre part, ils sont incapables de garantir la protection des frontières, le respect des droits et des lois sur l'ensemble du territoire et la sécurité des habitants. La composition des appareils législatif et judiciaire change fréquemment et l'application des lois est arbitraire. Bref, ces pays sont des États en déliquescence. La légitimité et donc l'autorité du gouvernement sont contestées de toutes parts et cela peut entraîner des explosions anarchiques au sein de la population.

La pertinence de ces constats est amplifiée par une conjoncture internationale qui incite les acteurs à privilégier une attitude du chacun-pour-soi. La demande croît de manière exponentielle. L'accélération de l'industrialisation et de l'urbanisation s'étend à travers le monde; de nouveaux pays comme la Chine et l'Inde prétendent au statut de puissance économique. La surconsommation n'étant plus limitée aux pays occidentaux, elle atteint un niveau intenable. Si la tendance se maintient, neuf milliards d'être humains devront se nourrir et se loger en 2050. Quant à l'offre, elle ne cesse de se contracter. La dégradation de l'environnement se poursuit et, dans certains secteurs, s'accélère. Les découvertes de nouvelles ressources non renouvelables sont de plus en plus rares. En résumé, le spectre d'une pénurie mondiale devient de plus en plus réel et, conséquemment, les prix sur les marchés internationaux flambent.

Cette montée des prix des ressources naturelles menace les pays consommateurs compte tenu des poussées inflationnistes. De surcroît, l'ensemble de leurs industries est vulnérable aux ruptures de stocks faute d'approvisionnement adéquat. Par conséquent, plusieurs gouvernements n'hésiteront pas à agir unilatéralement afin de garantir le contrôle et l'accès aux ressources stratégiques.

Nonobstant la position défavorable des pays consommateurs, les pays détenteurs de ressources naturelles ne se trouvent pas en position de force sur le plan intérieur, même si leur prestige est grandement accru sur le plan international. Les sommes d'argent considérables soudainement disponibles suscitent l'avidité de plusieurs acteurs désireux de saisir l'opportunité. Ceux-ci privilégient les objectifs à court terme et privés, voulant profiter de la manne pendant qu'elle passe, et ce, au détriment des intérêts publics qui, par définition, sont davantage axés sur le long terme.

Ce comportement attise les tensions et, tel un cercle vicieux, contribue à l'augmentation des prix. Ainsi, la rareté internationale d'une ressource et l'abondance de cette même ressource dans un nombre de pays limité contribuent à enflammer les tensions existantes. En somme, il n'existe aucune solution miracle. Toutefois, la défense et la promotion du concept d'intérêt commun supérieur aux intérêts particuliers pourraient certes s'avérer fort bénéfiques et pacificatrices. La stabilité et la sécurité des générations futures en dépendent.