André Boisclair a-t-il mis un X sur son passé?

Ce qui me dérange le plus dans ce qu'on appelle l'affaire Boisclair, ce n'est pas qu'un politicien se soit compromis dans une situation à la fois illégale et immorale, chose qui ne souligne que la sempiternelle faiblesse humaine elle-même, trop souvent balayée sous le tapis quand il est question des «grands» de ce bas monde. Errare humanum est, n'est-il pas?

Mais au-delà du pardon public, de la repentance feinte ou sincère du candidat à la chefferie du Parti québécois et du battage médiatique actuel, c'est tout un phénomène générationnel (subsomption précaire mais parfois éclairante) qui devrait nous interpeller. Ne parle-t-on pas jusqu'à plus soif du film Horloge biologique, de l'émission Les Invincibles et du mal-être, supposé, des mâles du Québec? À écouter les Richard Martineau et Josée Blanchette, voire les «masculinistes» et les «logues» à tout crin, malgré d'évidentes divergences quant aux causes et aux remèdes que ces moliéresques médecins de la civilisation prescrivent, l'homme de la génération X est en manque de liberté.

De grands adolescents prennent petit à petit la place qu'on leur a longtemps refusée à cause des clauses de disparité de traitement et de la masse démographique des baby-boomers. D'éternels pigistes se demandent s'ils devraient se reproduire et donc risquer de perdre leur belle liberté. Des yuppies veulent gagner de l'argent même si c'est au détriment du bonheur général et ne reculent devant aucune vieille morale pour réussir leur vie.

Ce sont des hommes qui sont plus ou moins ce que les médias désignent sous le terme génériques de «jeunes», malgré leur trentaine ou même leur quarantaine mal assumée, et auxquels appartient André Boisclair. Celui-ci n'a-t-il pas déclaré que la consommation de cocaïne durant son ministère était une erreur de «jeunesse»?

S'excuser? Sermonner?

J'oubliais: tout le monde est jeune. Dans son coeur, s'entend. Et, bien sûr, être jeune excuse tout. Vraiment? Mais qu'est-ce qu'il y a à excuser, au juste? D'avoir festoyé innocemment avec des amis, probablement aussi respectables que M. Boisclair? D'avoir brisé un tabou social? D'avoir heurté la pudibonderie, la tartufferie du bon peuple? D'avoir dévoilé un accroc dans un parcours sans tache et sans pareil? Il n'y a rien à excuser!

Car ce que demandent les hommes (et aussi les femmes) de la génération X, c'est de ne plus se faire sermonner, de ne plus se faire imposer une morale, quelle qu'elle soit. Je ne veux pas être fidèle, je ne veux pas être jugé par autrui, je ne veux pas payer pour les autres (que ce soient des impôts ou des contributions syndicales), je ne veux surtout pas être enchaîné pour la vie dans une entreprise, dans un couple ou dans une idéologie, et je ne veux pas du tout subir les conséquences de mes actes car je suis dorénavant ailleurs. James Joyce disait à ses créanciers: hélas, je ne suis plus l'homme à qui vous avez prêté de l'argent car, depuis, chaque molécule de mon corps a changé.

Sartrien

Ce n'est pas qu'André Boisclair soit malgré tout un lépreux infâme ou un «dangereux criminel», avec ce que cela comporte d'essentialisme et de sensationnalisme. Mais pourquoi devrait-il s'excuser, et être puni de surcroît, puisque c'est passé, fini, terminé? Car il est sartrien, voilà.

André Boisclair n'est pas de mauvaise foi (il a tout avoué, pardi, et faute avouée est immédiatement pardonnée), et il n'est pas un salaud (il n'a quand même pas volé des millions au trésor public dans le cadre d'un programme national de commandites et il n'a pas trempé dans une affaire d'emplois fictifs dans une mairie frauduleusement attribués à des membres de son parti).

Il a bâti sa propre morale comme il a bâti sa propre existence: de lui-même, par son seul mérite et malgré l'absurdité inhérente à notre humaine condition. Qui donc pourrait le juger? Seul Sartre le pourrait, mais il consommait lui-même des amphétamines comme un forcené...

Les hommes de la génération X s'expriment (dans les arts, à la radio ou dans la rue) et, dans le flot de leurs jérémiades, ce qui devrait nous interpeller, c'est une certaine direction qu'ils tentent de donner à la société: un égoïsme qui ne tolère aucune limite, aucun reproche, aucune abnégation et aucune conséquence des paroles et des gestes faits «il y a longtemps» ou «dans le feu de l'action».

Cet égoïsme tranche avec l'héritage contrasté que nous laisseront les baby-boomers et, sous le prétexte fallacieux d'un changement sociétal, cache mal l'individualisme primaire d'enfants rois qui auraient mal vieilli.

Est-ce là une analyse sérieuse de la situation que nous vivons en 2005? Probablement pas. Mais je crois quand même qu'André Boisclair a de très bonnes chances d'accéder à la tête du Parti québécois, ce qui, convenons-en, n'est pas très sérieux non plus.