Les arts, le sida et la force des préjugés

Dans un article paru samedi dernier dans Le Devoir sur mon ouvrage Maurice ou la vie ouverte (Boréal), Michel Bélair rappelle le charme tourbillonnant de son ancien collègue Maurice Tourigny, correspondant du Devoir à New York jusqu'en 1999 et qui couvrait également pour la radio de Radio-Canada les représentations en direct du Metropolitan Opera les samedis après-midi.

«Cher intense Maurice, écrit-il, qu'Hélène de Billy nous présente ici dans toute sa fébrilité, dans toute sa fragilité; la couleur intimiste qu'elle a voulu donner à son récit nous le rend encore plus proche.»

Il interrompt alors le cours de sa pensée pour donner la parole à «un collègue» qui intervient et lui glisse à l'oreille: «Mais cela justifie-t-il un livre sur Maurice Tourigny?» Et l'auteur de l'article de renchérir: «Qu'est-ce qui justifie la publication de ce livre? Pourquoi?»

On me pose la question très souvent ces temps-ci, et presque toujours sur un ton accusateur. Alors voilà: j'ai écrit ce récit biographique sur Maurice Tourigny parce que ce «chercheur de trésors», comme M. Bélair l'appelle joliment, a dû faire face à la pire épidémie de notre époque; parce qu'il a su y répondre avec courage et dignité; parce que des milliers de jeunes ont péri comme lui, dans l'opprobre et dans l'oubli; parce que des proches, compagnons, frères, soeurs ou mères, ont pris soin d'eux sans que jamais personne souligne leur dévouement; parce que l'idéalisme; parce que l'utopie; parce que les blessures de l'enfance et les inégalités sociales qui nous suivent jusque dans la mort; et aussi parce que Maurice incarnait «cette irrésistible pulsion qui pousse l'être humain à se détruire alors que nous voulons tous l'éternité» ainsi qu'il l'a déclaré alors qu'il se trouvait à Los Alamos, lieu d'invention de la bombe atomique.

Cette tension entre idéalisme et cynisme, entre espoir et destruction, est présente partout dans nos vies.

Six fois le Vietnam

Le sida, faut-il le rappeler, a d'abord touché la communauté homosexuelle en Occident, principalement des artistes et des intellectuels, des êtres qui, dans bien des cas, voulaient changer le monde. En 1999, à New York, dans cette ville de tous les possibles où Maurice avait mené «une vie trépidante farcie de culture», 70 000 personnes étaient décédées à la suite d'une infection au VIH. Sur l'ensemble du territoire américain à la même date, le nombre des victimes atteignait la barre des 370 000 morts, soit six fois le nombre de soldats américains tués au Vietnam — des jeunes hommes âgés de 24 à 40 ans dans les deux cas.

Pourtant, je parie tout ce que vous voulez que si Maurice était mort au Vietnam ou au Kosovo, la question du pourquoi de ce livre ne m'aurait pas été posée.

Car si, au Québec, l'homosexualité est prétendument fort bien acceptée, le sida demeure un sujet tabou. À part quelques créateurs comme Denys Arcand dans Le Déclin de l'empire américain, André Roy dans son recueil de poésie sur La Grande Maladie et Marie-Claire Blais dans Soifs, les artistes québécois évitent d'aborder ce sujet brûlant dans leurs oeuvres. Pas de Hervé Guibert ici, ni de Copi, ni d'Edmund White, ni de John Corigliano, ni de Cyril Collard non plus. Pas de Magic Johnson, de Rock Hudson, de Freddie Mercury, de Robert Mapplethorpe, bref aucune personnalité qui, à l'instar de Maurice, s'est levée pour lancer ce cri désespéré et solidaire: «Moi aussi, je l'ai.»

Fond catholique?

J'ai beaucoup réfléchi sur cet état de fait. Faut-il imputer ce lourd silence à notre vieux fond catholique? Pour paraphraser M. Bélair, «c'est bien triste à dire», mais une sorte de honte entachée de culpabilité entoure la peste moderne comme si elle était un châtiment divin devant lequel il faudrait s'incliner. Maurice, justement, avait refusé de courber la tête. À un ami québécois qui avait suggéré que le sida était peut-être «un moyen pour la Nature de nous rappeler à l'ordre», il avait piqué une colère, indigné par ce discours moraliste d'un autre âge.

«De rappeler l'humanité à l'ordre n'est pas le rôle d'un virus, expliquait-il à cet homme plus âgé qui vivait son homosexualité de façon tourmentée. Cette conception toute judéo-chrétienne n'a aucun écho dans ma vision du monde. Pour moi les choses arrivent: elles ne renvoient à aucun plan ou ordre prémédité. Je ne crois pas à ce que les jésuites appelaient la justice immanente. Pour l'Église, il n'y a aucune honte à dominer ses semblables, voire à les réduire en esclavage. En revanche, on nous a appris à mépriser le plaisir, à se culpabiliser pour avoir souhaité la découverte d'un corps et d'en tirer l'extase. Croyez-moi, la morale judéo-chrétienne nous a roulés... Je commence à rire de la culpabilité.»

Le Survenant d'aujourd'hui

Aux États-Unis, quand l'épidémie a frappé au début des années 80, l'État (à tous les niveaux) s'est bien gardé d'intervenir. Laissés à eux-mêmes, les membres de la communauté gaie ont dû se mobiliser. Et comme là-bas, tout passe par la célébrité. Il aura fallu que l'acteur Rock Hudson, ami personnel du président Ronald Reagan, accepte que l'on dévoile son sida pour que les choses se mettent à changer.

À partir de ce moment, un vent de solidarité s'est levé. Le sida est devenu une cause politique et l'impact de ce combat héroïque se fait sentir encore aujourd'hui sur la société américaine, surtout sur le plan des mentalités. Chaque année, à New York, épicentre de l'épidémie, des vigiles sont organisées en mémoire des victimes et des séries historiques sur le sida, comme l'excellent Angels in America de Mike Nicols avec Meryl Streep et Al Pacino, ont été projetées pas plus tard que l'an dernier, aux heures de grande écoute à la télévision.

Ce genre de catharsis ne s'est pas produit ici. Or c'est bien triste à dire, mais notre société peut parfois se montrer honteusement mesquine envers ses faibles, ses malades et ses morts. J'ai pu le constater alors que mon livre n'était qu'au stade de projet. Dans les soupers entre amis, chaque fois que je parlais de Maurice, un silence gêné s'installait. Il s'agissait pourtant de gens sensibles, curieux, et ouverts, mais le mot sida créait chez eux un véritable malaise.

C'est triste à dire, mais les préjugés sont d'autant plus puissants qu'ils sont inconscients. À cela il n'y a qu'une solution: la compassion. Il faut vraiment se mettre à la place de l'autre (et dans mon cas me pencher attentivement sur mon personnage) pour réaliser à quel point on a affaire à une tragédie. Car le malade, surtout s'il est contagieux, c'est le Survenant d'aujourd'hui, l'étranger dont on se méfie.

Il est évidemment risqué de dire tout haut ce qu'on préfère ne pas entendre, de montrer ce qu'on ne veut pas voir. Quand son compagnon Felix Partz est mort du sida en 1994, l'artiste canadien AA Bronson (du défunt groupe General Idea) a érigé un immense tableau à sa mémoire. On peut y voir le mort dans son lit, les yeux ouverts, quelques minutes après son trépas.

Bien entendu, il s'est trouvé quelqu'un pour demander ce qui justifiait une telle démarche. Bref on s'est posé la question: Pourquoi? Parce que, a répondu Bronson, «nous avons besoin de nous rappeler que les malades, les infirmes et, oui, les morts sont parmi nous. Qu'ils font partie de notre collectivité, de notre histoire, de notre continuité.»

Cette idée pour moi justifiait à elle seule tous les efforts déployés pour écrire Maurice ou la vie ouverte. Et mort à tous les préjugés!