Privatisation, hiérarchisation et ségrégation scolaire - Vers une «ghettoïsation» de notre système scolaire

La renégociation des conventions collectives du monde de l'éducation représente un événement de première importance. Ces négociations sont étalées sur une longue durée, on y consacre énormément d'énergie et des centaines de personnes sont mobilisées pour faire avancer cet immense navire. Toutefois, même si, en théorie, les syndicats se disent préoccupés par la qualité de l'ensemble du système d'éducation, ils se concentrent tout de même sur quelques arbres au lieu de regarder la forêt lorsque vient le temps de ces négociations.

Pourtant, à une époque où on ne cesse de constater la dégradation de l'enseignement public, il serait tellement plus pertinent et plus important d'élargir le débat et de poser un certain nombre de questions essentielles pour l'avenir de ce système. En voici quelques-unes:

- quel sens veut-on vraiment donner à notre système d'éducation?

- en quoi consiste une école de qualité?

- pourquoi la réussite scolaire est-elle devenue une denrée de plus en plus réservée aux classes moyennes et privilégiées?

- qu'en est-il actuellement des chances de réussite des enfants pauvres, défavorisés ou marginalisés?

- jusqu'où doit-on aller dans le développement du réseau privé et des écoles publiques à projet particulier réservées aux plus performants?

- quelles seront les conséquences de cette hiérarchisation de plus en plus poussée des écoles sur notre bel idéal de justice sociale?

- jusqu'à quel point nos écoles doivent-elles se soumettre aux impératifs de la concurrence et de la compétition?

- comment se porte notre démocratie à l'école?

Regardons de près certaines de ces questions.

Décrochage scolaire ou largage des élèves défavorisés?

La plupart des chercheurs l'affirment: l'abandon scolaire est devenu au fil des ans un problème majeur au Québec. Les chiffres sont éloquents. Alors que le taux de diplomation au secondaire était de 72,3 % en 1985-86, il est passé à 65,8 % en 2002-03. D'ailleurs, rien ne semble indiquer que la situation soit en train de s'améliorer, au contraire!

On sait également que le taux de réussite scolaire est en partie lié au statut social. C'est donc dire que ces mauvais résultats touchent tout particulièrement les populations étudiantes des milieux défavorisés où, dans certains cas, le taux d'abandon peut atteindre 50 %. Alors, qu'avons-nous fait — ou omis de faire — pour en arriver à une telle situation? Ce ne sont pourtant pas les «réformes» qui ont manqué au cours des dernières années.

Mais en fait, peut-on vraiment parler de réformes? N'avons-nous pas plutôt assisté à de gentils réaménagements cosmétiques de la part des acteurs en présence, plus soucieux de sauvegarder leurs acquis et leurs manières de faire que de véritablement s'attaquer au fond du problème?

Hiérarchisation ou ségrégation?

Malgré les efforts pour contrer l'abandon scolaire, la situation continue de se dégrader. Et si on s'était trompé de cible? Et si la hiérarchisation de nos écoles était en partie responsable de ce phénomène? À Montréal, par exemple, près d'un élève sur trois de niveau secondaire fréquente l'école privée, qu'on devrait d'ailleurs qualifier de semi-privée puisqu'elle est hautement subventionnée par le gouvernement, comme le souligne le chercheur Claude Lessard.

Mais cette statistique ne reflète pas totalement la réalité de la hiérarchisation de plus en plus poussée de notre système d'éducation. En fait, pour bien comprendre le phénomène, il faut parler plus globalement de la naissance, au cours des dernières années, de deux mondes parallèles. D'un côté, on trouve l'ensemble des écoles privées et toutes les écoles primaires et secondaires offrant des programmes particuliers et enrichis pour une «clientèle» que les directions d'école prennent bien soin de sélectionner. De l'autre côté, on retrouve toutes ces écoles publiques des quartiers défavorisés ou pluriethniques qui doivent composer avec les étudiants moins performants issus de familles pauvres ou en situation difficile.

Résultat: des écoles performantes concentrées sur l'instruction des futures élites de notre société qui, année après année, lorsqu'est publié le palmarès des écoles de L'Actualité, se permettent de pavoiser face à des écoles sans ressources, privées des meilleurs candidats, qui passent une bonne partie de leur temps à effectuer un travail de socialisation d'élèves en difficulté au détriment de leur mission d'instruction.

Avec un tel système d'éducation calqué sur le modèle du centre commercial, doit-on encore s'étonner des faibles taux de réussite des élèves dont les parents n'ont pas les moyens de magasiner dans le réseau des boutiques-écoles?

Et alors que prend forme et s'accentue cette forme de ségrégation scolaire et pendant que toute une classe de francophones quitte les quartiers multiethniques pour se réfugier dans des banlieues à leur image, nos dirigeants continuent, sans même cligner des yeux, à se gargariser de beaux discours au sujet de la lutte contre l'exclusion et de l'importance pour le Québec de favoriser l'intégration des filles et des fils d'immigrants dans une société qu'on veut ouverte, tolérante et francophone...

Une démocratie participative à échelle variable

Plusieurs études ont démontré qu'il existe une corrélation importante entre l'implication des parents dans le parcours scolaire de leurs enfants et la réussite de ces derniers — à la condition de leur en laisser la chance et les moyens!

Dans les faits, les parents d'origine immigrante, issus de milieux pauvres ou ayant des enfants en difficulté sont absents des différents processus de décision. Si vous interrogez ces parents sur cette absence, ils vous répondront bien souvent qu'ils se sentent isolés, ignorés ou jugés par les enseignants, la direction de l'école ou les commissaires de leur commission scolaire.

En effet, il ne faut pas se le cacher: ces parents en situation difficile sont souvent dépeints par les personnes en situation de pouvoir dans le réseau de l'éducation comme des gens qui ont démissionné, qui n'ont pas les compétences nécessaires, qui ne s'intéressent pas aux questions scolaires, qui n'ont pas le temps, qui ne sont préoccupés que par les questions de survie, etc.

Lorsqu'on veut se débarrasser de son chien, on dit qu'il a la rage. La perception de cette catégorie de parents a peut-être ici une fonction similaire. Pour ne pas se faire remettre en question ou pour ne pas perdre une partie de leur pouvoir, les personnes en situation d'autorité préfèrent parfois dénigrer ces parents afin de mieux légitimer leur attitude de fermeture à leur endroit.

Bien sûr, à la suite de la loi 180, des conseils d'établissement ont été créés dans chacune des écoles primaires et secondaires du Québec. Tout comme la direction de l'école, les enseignants et autres membres de la communauté, les parents y sont représentés.

Toutefois, ces conseils d'établissement, dans bien des cas, ne sont pas très représentatifs des populations pauvres ou marginalisées qu'ils desservent. L'Enquête auprès des membres votants des conseils d'établissement des écoles du Québec vient d'ailleurs confirmer que les personnes qui se retrouvent à ces conseils représentent une population homogène dont le portrait ressemble à ceci: des femmes scolarisées et nées au Canada qui ont un revenu familial relativement élevé et dont les enfants, dans bien des cas, fréquentent des classes enrichies. Devant ce portrait, on peut comprendre que les membres de ces conseils d'établissement puissent manifester une certaine fermeture devant des réalités qui peuvent leur sembler venir d'une autre planète.

Pour contrer le décrochage scolaire, pour faciliter l'intégration et l'insertion sociale, pour faire de nos écoles des incubateurs de justice sociale, il faudra tôt ou tard que l'ensemble des acteurs du monde de l'éducation, y compris le gouvernement, acceptent de faire face aux différentes problématiques soulevées dans ce texte.