Pour une nouvelle lecture du patrimoine religieux - Attention à la rentabilisation à tout prix

Au moment où la Commission de la culture sur le patrimoine religieux commence ses consultations et a entendu, notamment, Luc Noppen, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l'Université du Québec à Montréal, nous aimerions proposer une autre vision du patrimoine religieux que celle que M. Noppen et Lucie K. Morisset nous ont déjà présentée dans leur volume Les Églises du Québec, un patrimoine à réinventer (Presses de l'Université du Québec, avril 2005).

Le titre même de cet ouvrage nous a paru particulièrement inquiétant à plusieurs égards car il laisse supposer que les Québécois n'auraient d'autre choix que de transformer une partie de leur patrimoine religieux pour le rentabiliser à tout prix dans l'esprit du «turbocapitalisme» dont les deux auteurs se font indirectement les promoteurs (page 370, note 26).

L'enjeu est de taille car il existe quelque 1800 églises catholiques au Québec, selon les données de M. Noppen et Mme Morisset, et elles sont toutes plus magnifiques les unes que les autres. Toutefois, Noppen et Morisset se proposent d'en faire disparaître un nombre considérable (page 371): «L'un des premiers mandats de la fiducie sera en effet d'utiliser les produits de la disposition des quelque 60 % des églises dont on se débarrassera tôt ou tard pour financer la survie des autres 40 %.»

Quant aux compensations de cette perte, les Églises n'ont qu'à en faire leur deuil. En effet, les deux historiens se justifient en des termes péremptoires: «[...] Il nous semble que les cotisations, les subventions et les exemptions ont déjà suffisamment "compensé" l'Église» (page 369).

Plutôt que de mettre l'accent sur les aspects négatifs de la gestion du patrimoine et d'accentuer inutilement l'ampleur de la tâche, comme le font Noppen et Morisset, nous croyons qu'il faut dédramatiser la situation pour la rendre moins émotive: il faut étudier la question froidement sans faire intervenir des éléments extérieurs, importants, certes, mais indépendants du problème à l'étude. La diminution du nombre de pratiquants et de prêtres de même que la baisse de la capitation, exemples sur lesquels les deux auteurs s'attardent lourdement, relèvent de l'administration ecclésiale et n'ont rien à voir avec le patrimoine religieux.

Nous devons avant tout cesser de croire que l'argent investi par l'État dans la protection et la mise en valeur des églises constitue un détournement de fonds publics, comme le suggèrent fortement les deux auteurs. Il faut plutôt voir là une intervention positive de l'État qui se soucie, comme il se doit, de la sauvegarde des richesses collectives que sont nos églises.

Ne pas tout mettre sur le même pied

Par ailleurs, il est tout à fait injuste, lorsqu'il s'agit en particulier du financement du patrimoine religieux des Québécois, de placer toutes les traditions religieuses sur un même pied si on tient compte du fait que 83 % des citoyens se déclarent catholiques au Québec.

D'ailleurs, c'est le catholicisme qui a accompagné jusqu'à récemment la grande majorité des Québécois. En effet, les églises ont marqué des jalons importants dans le cheminement et la quête spirituelle de la plupart d'entre nous (naissances, mariages, décès). Qui plus est, en l'absence de grands monuments historiques, comme ceux qu'on retrouve nombreux en Europe, les églises ont été les «châteaux» des Québécois. C'est en effet en ces lieux que nos plus grands artistes ont travaillé et que sont conservés une grande partie des chefs-d'oeuvre de notre patrimoine artistique.

Il est certes utile, en outre, de réitérer ici, même si cela devrait aller de soi, que les églises catholiques appartiennent en droit à l'Église catholique, qu'elles ont été et qu'elles sont encore administrées par celle-ci, qu'elles sont une propriété collective et que les citoyens en sont les premiers bénéficiaires. Dorénavant, cependant, il faudra accepter que l'Église continue à administrer les églises, certes, mais en partenariat avec des ressources extérieures. Agir autrement, par expropriation, comme le suggèrent Luc Noppen et Lucie K. Morisset dans leur volume (page 373), serait comparable à du vol pur et simple.

Quant à l'État, qui demeure bien silencieux à l'heure actuelle, laissant ainsi la place aux chantres de la privatisation des églises, il doit accepter de jouer pleinement son rôle régulateur et protecteur en privilégiant, lorsque c'est nécessaire, un réaménagement qui préserve un «usage public et communautaire». Il a pour mission d'assurer la pérennité de cet héritage du passé et non d'encourager des projets destinés à enrichir quelques promoteurs privés.

Un moratoire à décréter

Le gouvernement devrait d'abord décréter un moratoire sur la démolition et la vente des églises de façon à s'accorder un temps de réflexion. Avant d'envisager des solutions extrêmes comme la démolition ou la vente, il serait plus profitable d'encourager les expériences qui ont connu du succès en fournissant les ressources techniques et financières nécessaires (envisager la création d'un impôt ecclésiastique; encourager le mécénat et d'autres mesures semblables), en en faisant la promotion et en suscitant des collaborations et des partenariats.

L'ancienne présidente de la Commission des biens culturels soulignait que «déjà, en 1982-83, on peut lire dans le rapport annuel de la commission que son président d'alors, Marcel Junius, prend position en faveur d'une politique globale de protection du patrimoine» (Patrimoine, Bulletin de la CBC, hiver 2004). Plus de 20 ans après ces démarches, nous attendons toujours une politique d'ensemble du patrimoine qui soutiendrait les efforts du milieu pour protéger et conserver les églises.

Nous voudrions terminer par cette citation de Paul Ricoeur sur le travail de l'historien: «En effet, l'acte philosophique a fait surgir l'homme comme conscience, comme subjectivité; cet acte a valeur de rappel [...]. Et ce rappel sonne quelquefois comme un réveil quand l'historien est tenté de renier son intention fondamentale et de céder à la fascination d'une fausse objectivité: celle d'une histoire où il n'y aurait plus que des structures, des forces, des institutions et non plus des hommes et des valeurs humaines.» (Paul Ricoeur, Histoire et vérité, Éditions du Seuil, «Points», 1990, pages 49 et 50.)