Lettres: Laissez-moi douter

Je me rappelle ma réaction au moment où j'ai appris la nouvelle des attentats. Je me suis dit: «Mais qui donc est assez téméraire pour attaquer la nation la plus belliqueuse et la mieux armée de cette planète?» Et, à vrai dire, cette question, je me la pose encore...

Bien sûr, je sais depuis longtemps qu'on a imputé la faute à Oussama ben Laden, à al-Qaïda et au terrorisme international (celui d'allégeance wahhabite, en tout cas) et qu'il y a belle lurette que l'expression «auteur présumé des attentats» pour désigner Oussama ben Laden a été rayée du vocabulaire des journalistes.

Néanmoins, en tant que personne rationnelle, je ne peux pas en toute conscience écarter les faits suivants: aucune preuve tangible incriminant le réseau al-Qaïda n'a jusqu'à présent été présentée au public et aucun magistrat n'a formellement tranché la question de la culpabilité d'Oussama ben Laden. Bref, c'est dans un manquement total au principe de présomption d'innocence qu'a été déclenchée la «guerre mondiale contre le terrorisme» qui, après les huit premières semaines de combat en sol afghan, cumulait déjà 3712 victimes civiles (Le Monde diplomatique, mai 2002), davantage, donc, que les 3000 généralement avancées pour faire état des fameux attentats.

Il faut donc le reconnaître: si des suspects ont été identifiés, une part non négligeable de doute subsiste toujours quant à leur culpabilité. Et cette affirmation apparaît d'autant plus vraie quand on constate — et il ne faut pas être un grand analyste pour le faire — que si ces attentats ont profité à des gens, ce n'est certainement pas aux islamistes fondamentalistes. Ils sont désormais, en Occident, perçus comme le fléau à combattre. Partout on légitime leur répression à grands coups de Patriotic Acts et de ses ersatz; la communauté internationale trouve le moyen de faire de leur discrimination une partie intégrante de tous les grands accords qu'elle a conclus depuis, et on les écorche chaque jour un peu plus sur l'autel médiatique. L'administration américaine, elle, en a pourtant tiré des avantages substantiels: regain de patriotisme, conquête tacite de l'Afghanistan — qui résistait jusque-là assez cavalièrement à son hégémonie —, augmentation notoire «justifiée» d'un budget militaire déjà colossal, soustraction en toute légalité aux restreignants droits de l'homme et, surtout, gain d'un atout essentiel à quiconque souhaite justifier la répression qu'il exerce en conservant le respect de l'opinion publique: un adversaire!

N'allez pas croire que je sois un antiaméricain primaire ou un théoricien du complot. Je pense, comme la plupart des gens, que les terroristes wahhabites ont joué un rôle phare dans cette tragédie. Je me refuse seulement à occulter, comme le font les médias «objectifs», que d'autres scénarios sont possibles — celui exposé par Thierry Meyssan dans son livre L' Effroyable imposture (que Le Devoir a présenté comme «une rumeur circulant sur Internet»), par exemple — et que, dans ce dossier, les conclusions ont été tirées bien rapidement.