L'affaire André Boisclair - C'est ma génération que vous attaquez!

Je vous écris une longue lettre car j'en ai gros sur le coeur à propos des politiciens en général et de l'attitude mesquine envers André Boisclair depuis quelques jours en particulier. Je ne m'identifie ni comme péquiste ni comme souverainiste mais comme étant de la génération d'André Boisclair, et je me sens piquée au vif par l'inquisition qu'on lui fait subir à propos de prétendus écarts de jeunesse et de consommation de drogue.

Les mêmes gens qui se rappellent avec nostalgie le gros party des années 60-70 (Révolution tranquille, Jeux olympiques, Expo 67 et autres excès auxquels ma génération n'a pas participé mais pour lesquels elle paye encore... ) voudraient maintenant que ma génération se repente à leur place et soit plus pure que pure! Non mais ça va faire, se payer toutes les expériences, tous les plaisirs, puis les refuser à ceux qui suivent, voire remettre en question leurs compétences d'adulte pour les mêmes comportements de jeunesse que ceux avec lesquels on a défini toute une génération, celle des baby-boomers!

Je me sens piquée par cette attitude envers M. Boisclair parce que moi, ça me rassure de voir un homme qui sait vivre et s'amuser faire de la politique. Dans mon entourage, cet homme fait l'effet d'un vent de fraîcheur et de renouveau de confiance dans la classe politique. Je regrette d'ailleurs que la politique n'ait pas encore assez évolué pour pouvoir faire de la place aux Joseph Facal et autres personnes qui ont les priorités à la bonne place pour leur permettre de s'investir à la fois dans leur famille et dans leur société (semaine de quatre jours, quelqu'un?).

J'aimerais que ce soit ces gars-là, André, Joseph, avec des citoyens bioniques comme une certaine Françoise D. ou un Amir K., ou encore des sages aînés, comme Janette B. et Jacques L., qui dirigent ma nation, et non des puritains qui ne connaissent rien du plaisir ni de la tolérance, qui n'ont pas assez vécu pour prétendre représenter toute une nation, avec ses grandeurs, ses excès, ses plaisirs.

Qui n'a jamais fait d'essais et d'erreurs, qui se croit parfait ou en position de faire la leçon n'a justement pas, à mon avis, les compétences pour gérer une société. En effet, comment comprendre la nature humaine, ses besoins et ses richesses, son instinct festif, sa soif de justice et de bonheur, quand on est un automate de pureté? Qui veut d'un monde pur et plat?

La soupape pour faire «votre» ménage

Et puis, en définitive, faut-il ne pas savoir où mettre son attention et ses priorités pour considérer que cette tempête dans un verre d'eau est importante! Moi, je vois dans cette histoire l'annonce en douceur du début de la deuxième phase de la Révolution tranquille: son aboutissement!

Ceux qui fumaient du pot (tellement moins fort qu'aujourd'hui, essaie-t-on de nous faire croire pour avoir bonne conscience) sur le parvis de l'UQAM en 1972 doivent comprendre qu'ils ont vieilli; ça arrive à tout le monde, et la trentaine, en 2005, c'est nous qui l'avons. Leur Botox, leurs véhicules utilitaires sport et leur préretraite à frigo en inox n'y changeront rien.

Nous qui sommes nés à l'époque de la Révolution tranquille ne sommes plus des enfants à qui vous pouvez donner des leçons. Nous avons grandi dans un monde en transformation constante, sans repères, à l'ombre d'une génération qui refusait de devenir adulte (et on s'étonne d'être dans une société infantiliste... ).

Parfois, il me semble que nous sommes devenus adultes avant eux, nous qui avons eu à forger notre identité individuelle et collective pendant que nos parents étaient occupés à divorcer, à exploiter les richesses naturelles du Québec et à se bronzer le nombril en Floride au lieu de nous transmettre notre héritage culturel, les contes de nos grands-parents, les légendes des régions et villages, bref, tout ce que Fred Pellerin, Simon Gauthier et autres Volées d'Castors ou Bottine Souriante font à leur place.

Sans parler qu'il m'arrive des écoeurantites au cours desquelles je donnerais l'Assemblée nationale aux Cowboys Fringants qui, eux, semblent davantage se préoccuper des vrais problèmes et de l'état du monde dans lequel on voudrait faire un pays que la plupart de ceux qui y siègent!

Forts de nos crises et de s'être bâti nos propres repères, nous sommes collectivement plus responsables que ceux-là parce que, de toute façon, on n'a pas le choix: vous nous avez laissé une société en crise spirituelle, en crise sociale et environnementale, surendettée et confuse dans sa modernité. Et, en plus, vous vous attendez à ce qu'on se tape tout ce ménage sans quelques soupapes de relaxation, sans faire la moindre coquinerie?

Nous n'avons pas été élevés à respirer l'odeur de sainteté ni à croire aux vertus de l'eau bénite, alors votre perfection angélique, de grâce, ne l'attendez pas de ma génération ni de ses représentants! Nous sommes trop réalistes et trop rationnels pour entretenir une image aussi fausse de la nature humaine et croire que c'est dans le puritanisme qu'on trouve les meilleurs hommes et femmes d'État.

Au lieu de s'inquiéter de quelques lignes de cocaïne, peut-on s'inquiéter de l'état de nos forêts? De nos rivières? De l'air, des sols, de nos rapports avec les Innus? Le Québec est-il toujours trop minable pour mettre ses priorités et son attention aux bons endroits?

Adolescents attardés?

En 1970, on était adulte à 22 ans. De nos jours, il semble que les rédacteurs de journaux nous considèrent encore comme des adolescents à la veille de nos 40 ans...

André Boisclair est un homme responsable, il n'a pas à se faire réprimander comme un enfant. Si on veut faire dans le procès de mode de vie, j'ai de mauvaises nouvelles: notre société est pluraliste et se dirige vers une plus grande ouverture aux modes de vie variés. Et j'ai une mauvaise nouvelle pour ceux qui s'adonnent à cette politique du passé: c'est vous que vous discréditez avec votre attitude car vous révélez à quel point vous ne voyez pas les problèmes criants de notre société, préférant vous complaire dans des rumeurs de «drogues». Pourquoi ne pas plutôt appliquer cette mentalité puritaine envers les buveurs d'alcool malgré que leur drogue soit légale, ou encore envers ceux qui négligent leur famille, leurs enfants, pour la cause publique?

Nos valeurs et nos priorités sont différentes, et nous voilà dans la force de l'âge (endettés mais enthousiastes malgré tout), prêts à prendre notre place et à marquer de notre mentalité l'évolution du Québec.

Cet enthousiasme, cette confiance en soi qu'a ma génération, il est clair que plusieurs ne la comprennent pas car je vois qu'on la confond avec de l'arrogance, et on va jusqu'à la reprocher à André Boisclair! On dirait que certains ne peuvent pas croire que nous sommes toute une génération à n'avoir jamais cru que nous étions nés pour un p'tit pain! Nous avons de l'ambition, des rêves différents des vôtres et adéquats pour notre réalité actuelle et l'avenir, que nous voulons paisible, ouvert et affectueux pour nos enfants. Ce ne sera pas quelques lignes de cocaïne, quelques joints de cannabis, l'orientation sexuelle, l'origine ethnique, un casier judiciaire pour activisme humanitaire, ni même l'attitude «p'tit pain» de nos aînés qui nous décourageront de refaire le monde à notre tour!

Et la ZLEA, et les réfugiés, et l'eau potable?

Je ne connais personne de mon âge qui n'ait pas voulu, à l'instar des baby-boomers, à l'instar de tous les humains depuis la nuit des temps, explorer des états altérés de la conscience. Un chef d'État doit aussi gérer ce genre de choses, aussi bien qu'il sache de quoi il parle lorsqu'il fait (ou défait... ) des lois ou des principes prohibitionnistes.

Ce qui me préoccupe, ce n'est pas si André Boisclair a pris de la cocaïne mais plutôt s'il a constaté comme moi que, l'an dernier, 60 millions de dollars sont allés dans des chicanes à propos de l'endroit où ériger le CHUM au lieu d'aller directement aux médecins des cliniques en région. Ce qui me préoccupe, c'est où il met ses priorités sociales, pas ce qu'il fait dans ses moments de détente (l'important, pour moi, c'est de m'assurer qu'il en ait, comme tout le monde, pour avoir une vie équilibrée et rester sain d'esprit lorsqu'il arrivera au pouvoir).

Ce qui me dérange, c'est qu'on perde du temps à se préoccuper de savoir si une décision de l'ancien ministre de l'Environnement a été prise ou non sous l'effet de la cocaïne alors qu'on reste tout à fait silencieux sur l'érosion des berges du fleuve ou les dangers de la ZLEA et des accords bilatéraux pour notre souveraineté et notre eau potable.

On est en train d'oubler les atteintes à la démocratie du dernier référendum, le racisme systémique envers les autochtones, les procès secrets au Canada, les réfugiés qui font des grèves de la faim à qui on interdit les visites médicales, la couche d'ozone qui a eu un trou record cette année, le scandale des commandites, l'absence totale de politique régionale pertinente au Québec, l'iniquité entre la valorisation du travail traditionnellement attribué aux hommes et celui des femmes ainsi que la façon dont le Québec pourrait, en tant que pays, tenir tête aux États-Unis et sauvegarder le français en Amérique.

Le premier ministre idéal, pour moi, a essayé des cuisines et des «drogues» de partout dans le monde, a fait du back-packing ou de la coopération internationale, a milité dans des groupes radicaux ou fait du bénévolat en centre d'accueil, a fait un ou deux burn-outs et connaît maintenant ses limites, a connu des succès mais a surtout su se relever d'échecs cuisants, est humble face à ses concitoyens mais fier devant ses détracteurs, n'a pas peur de se salir, de prendre position, de suer ou d'éclater de rire, a confiance en lui, est honnête, ouvert d'esprit et sais être à l'aise autant dans un shaputuan à Mani-Utenam, dans une délégation diplomatique à Prague et au Conseil de sécurité de l'ONU (ambition, je vous dis!) que dans un de ces incontournables soupers spaghetti de circonscription!

Je ne suis pas péquiste, je ne suis même pas intéressée par la chicane à savoir si le Canada ou le Québec est le plus «mon pays», mais je suis convaincue d'une chose: André Boisclair est à prendre au sérieux, il fait partie d'une nouvelle génération qui s'en vient vers le pouvoir et qui n'a pas besoin de recycler les rêves d'il y a 35 ans: nous avons les nôtres!

Le monde est peut-être à pleurer, mais ça ne nous fait pas peur, nous sommes déterminés et compétents (vous dites arrogants ou prétentieux), nous sommes ouverts d'esprit et acceptants (vous dites dissolus ou sans repères moraux), nous n'avons pas peur d'essayer et préférons comprendre que juger (vous appelez cela des «écarts» et nous les reprochez)!

Et nous avons trop de travail à faire ensemble, pour notre bien commun, pour perdre du temps à se critiquer entre nous sur nos choix personnels ou pour répondre à vos critiques qui n'ont même pas le mérite d'être constructives!

Les Kennedy étaient petits-fils de bootlegger, hommes à femmes et fêtards. René Lévesque a été un fumeur invétéré et un séducteur avéré. Les plus grands personnages de l'histoire ont eu des défauts et des «écarts» à la hauteur de leur grandeur, car c'est ça, la nature humaine, et qui le nie me ment. Assez d'automates à langue de bois à Québec: vivement des êtres vivants, imaginatifs, intelligents, respectueux et responsables, s'il vous plaît...