Les marchands de chandelles contre la Grande Bibliothèque

Afin de ridiculiser les marchands nationaux qui réclamaient constamment de nouveaux droits et privilèges de l'État, Frédéric Bastiat rédigea en 1845 une pétition des marchands de chandelles qui s'insurgeait contre la concurrence déloyale du soleil et proposait d'interdire les fenêtres à tous les bâtiments afin que le soleil cesse d'empiéter sur leur marché.

Récemment, la Grande Bibliothèque du Québec (BNQ) a dû essuyer des critiques virulentes de la part des marchands de chandelles du XXIe siècle: l'industrie du disque s'est insurgée contre la présence de graveurs de CD à l'intérieur de la bibliothèque et les propriétaires de clubs vidéo y ont dénoncé le prêt de films. En rendant les oeuvres culturelles trop facilement accessibles, la Bibliothèque nationale du Québec ferait une concurrence déloyale aux vendeurs de disques et de films.

Le prêt de documents audiovisuels est un véritable succès à la Grande Bibliothèque: les 66 000 CD et 13 000 films représentent 30 % de l'ensemble des prêts. Les milieux littéraire et universitaire se réjouissent de cette popularité qui profite à la diffusion et au développement de la culture québécoise, mais une autre chanson nous parvient de l'industrie du disque et du cinéma.

Le 17 août dernier, Eduardo Da Costa, président des disques La Québécoise et gérant de Marie-Chantal Toupin, s'est dit outré par la présence de graveurs de CD à la GBQ puisqu'ils permettent aux usagers de pirater sans vergogne les artistes québécois. Peu importe que le graveur de CD soit devenu un outil essentiel au travail intellectuel afin d'utiliser les bases de données et les archives numérisées: le producteur de musique exige leur disparition afin de s'assurer que «ses» artistes ne soient pas copiés.

Peu importe que la reproduction de disques reste un comportement marginal dans une Grande Bibliothèque qui fonctionne dans le plus grand respect des droits d'auteur et qui sensibilise systématiquement ses usagers à la problématique, M. Da Costa menace de se rendre lui-même à la BNQ pour retirer les disques de Marie-Chantal Toupin de la collection, comme il l'a fait pour les contrefaçons dans les marchés aux puces.

Une autre logique

Le libre accès aux oeuvres que nous offrent les bibliothèques publiques deviendrait un danger pour les artistes et l'industrie. Le débat n'est pas nouveau: on disait la même chose pour s'opposer à la présence de photocopieurs dans les bibliothèques ou pour s'opposer à l'existence même des bibliothèques.

Mais la culture ne répond pas à cette logique marchande. Si le marché québécois du livre se porte si bien aujourd'hui, c'est justement grâce à l'existence des bibliothèques qui, dès l'école primaire, offrent un accès libre et gratuit aux oeuvres littéraires et permettent de développer le goût du livre dès l'enfance. Il en est de même pour la musique et le cinéma: un meilleur accès à la culture développe le goût à la culture et accroît la demande pour les produits culturels.

C'est justement ce que démontrent les rares études sérieuses et empiriques sur le piratage et le téléchargement des oeuvres musicales: alors que les études statistiques ont montré que le téléchargement en ligne n'avait aucun impact sur les ventes de disques sauf pour les albums les plus populaires, où l'impact était positif sur les ventes, un récent sondage britannique montrait que les «pirates» qui partageaient des fichiers musicaux dépensaient en moyenne 450 % de plus en musique légale que ceux qui ne s'adonnaient pas au «piratage».

Mesures mises en place

La politique culturelle québécoise (énoncée en 1992) vise à la fois à favoriser le goût de la culture par un meilleur accès gratuit et universel reposant sur les bibliothèques et à assurer un appui solide aux artistes d'ici par une série de mesures encourageant la création et la promotion (subventions, droits d'auteur, quotas radiophoniques, etc.).

Cette politique est celle que s'est donnée la collectivité québécoise pour promouvoir et développer sa culture; si M. Da Costa veut bénéficier des privilèges offerts par cette politique, il doit aussi se plier à la contrepartie de la diffusion en bibliothèque. S'il veut retirer ses artistes des collections, qu'il soit conséquent et rende aussi les subventions et l'équivalent financier des privilèges auxquels il a eu droit sur le marché québécois.

Le 18 août, dans le même esprit de marchand de chandelles, la gérante d'un Superclub Vidéotron a exigé l'arrêt des prêts de films puisque «ce n'est pas le mandat d'une bibliothèque».

Malgré toute l'autorité morale d'un sbire de Quebecor pour dicter le mandat des bibliothèques publiques, rappelons que la mission de la BNQ est justement de diffuser le patrimoine documentaire québécois et d'offrir un accès libre et gratuit pour tous les Québécois à la culture et au savoir universel. Si la BNQ prend des mesures pour ne pas empiéter sur les «marchés» des clubs vidéo, le prêt gratuit reste absolument nécessaire pour une raison fort simple: les réseaux privés de distribution ont fait un travail minable pour valoriser le patrimoine cinématographique québécois et international; les rares films québécois se trouvent encore souvent avec les films étrangers ou les documentaires.

Les marchands de chandelles peuvent se plaindre de la «concurrence déloyale» des bibliothèques mais ne peuvent pas le faire au nom de la libre entreprise. La liberté d'entreprise n'est pas celle d'exiger plus de privilèges du gouvernement, c'est plutôt la liberté de déplacer ses capitaux vers d'autres secteurs économiques lorsque la rentabilité n'est plus au rendez-vous.

Pour le reste, nous prions les marchands de chandelles de cesser de porter ombrage au soleil de la Grande Bibliothèque.

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