Nomination de Michaëlle Jean - Le précédent de Sean Connery

Peu importent leurs antécédents et leurs options politiques, rien n'empêche Michaëlle Jean de devenir gouverneur général du Canada et son conjoint, Jean-Daniel Lafond, de lui servir de consort. Le seul obstacle vient, non de leurs antécédents — réels ou imaginés —, mais de l'interprétation étriquée qui s'est répandue partout au Québec et au Canada à ce sujet.

Le 5 juillet 2000, la reine Élisabeth II s'est rendue au château de Holyrood en Écosse pour accorder à l'acteur Sean Connery le titre de chevalier de l'Ordre de l'Empire britannique. Pourtant, deux ans auparavant, ce titre lui avait été refusé.

Depuis longtemps, le célèbre acteur était connu pour son appui accordé au Scottish National Party, le parti indépendantiste écossais, équivalent à notre Parti québécois. Non seulement Sean Connery ne s'est pas «reconverti» au fédéralisme ou au centralisme unitaire à l'honneur dans l'Empire britannique, il a augmenté son appui au Scottish National Party jusqu'à lui fournir de substantielles contributions en argent. Il est allé encore plus loin, en déclarant publiquement qu'il n'irait pas vivre en Écosse tant que «son pays» ne sera pas devenu indépendant.

Pas question pour la reine de lui enlever l'honneur qu'elle lui avait octroyé. Sean Connery est devenu Sir Sean Connery et va le rester. Son option politique ne lui enlève aucune éligibilité pour les grands honneurs de l'Empire.

En 1998, le nom de Sean Connery pour le titre de chevalier de l'Ordre de l'Empire britannique avait été recommandé par Tony Blair, mais refusé par Donald Dewar, secrétaire aux Affaires écossaises, à cause de l'appui de Connery envers le Scottish National Party.

La proposition d'octroyer un tel honneur à un indépendantiste écossais n'était pas que personnelle. Elle était surtout politique, mais pas de la manière dont on le pense au Québec et au Canada. En effet, depuis son élection comme premier ministre de Grande-Bretagne en 1997, Tony Blair a entrepris une politique de dévolution de pouvoirs en faveur de l'Écosse, l'Irlande du Nord (Ulster) et le Pays de Galles.

Cette politique renversait le centralisme unitaire de l'Empire. Avec l'Union Act de 1707, l'Irlande, l'Écosse et le Pays de Galles étaient littéralement appelés à disparaître. La Grande-Bretagne devenait définitivement un État centralisateur et unitaire. Il ne suffirait aux Anglo-Saxons que d'angliciser les peuples celtiques de Grande-Bretagne, de les assimiler et on n'en parlera finalement plus.

Compte tenu de la faible superficie des îles britanniques, qui entreraient cinq fois dans le Québec, de la faiblesse numérique des peuples celtiques — Irlandais, Écossais et Gallois — qui les habitent et doivent se confronter aux Anglo-Saxons, leur assimilation et leur fossilisation finales devaient sembler tout à fait réalisable aux «maîtres» de l'Empire britannique.

La nature parle un autre langage. Elle se moque parfois des politiques impériales qui finissent souvent par faire son jeu, fondé sur la patience et la longueur de temps. [...] En premier, la géographie. Les peuples celtiques sont localisés à la périphérie de l'Angleterre et de ses principales voies de communications terrestres et maritimes.

Ensuite, l'Angleterre n'était pas suffisamment habitée pour déverser des flots de populations excédentaires sur les pays voisins. Le pays est humide, brumeux et peu agréable. L'expérience des mouvements migratoires montre que ce sont les populations du nord qui émigrent vers le sud et rarement l'inverse, sauf en cas de guerre et de misères intolérables.

La politique impériale de fossilisation des peuples celtiques des îles britanniques risquait donc d'échouer à la longue, et c'est ce qui arriva.

Mais les pouvoirs en place sont tenaces. Il y aura des guerres, des révoltes et des insurrections. L'Angleterre finira par céder en accordant l'indépendance à l'Irlande du Sud en 1920. Onze ans plus tard, le gouvernement impérial de Londres cédera encore une fois une grande partie de ses pouvoirs, avec les statuts refondus de Westminster, qui accorderont de larges mesures d'indépendance à plusieurs pays de l'Empire britannique, dont le Canada. La Seconde Guerre mondiale sera suivie de décolonisations majeures envers tous, ou presque tous les peuples inféodés à l'Empire britannique. [...]

C'est dans la suite de cette dévolution que P.E. Trudeau a obtenu du gouvernement de Londres le Canada Act de 1982.

Porté au pouvoir en 1997, Tony Blair a poursuivi encore plus loin cette politique de décentralisation massive des pouvoirs de Londres, permettant à l'Écosse, l'Irlande du Nord et le Pays de Galles d'ouvrir leur propre Parlement et de préparer leur constitution. [...] On comprendra que la monarchie britannique, qui doit se plier à la politique officielle, accorde des honneurs à des gens venus de partout, comme elle le fait maintenant, y compris à un indépendantiste écossais notoire, qui n'a commis aucun acte délétère et à qui on ne peut rien reprocher.

Le statehood des États-Unis

Une politique de dévolution est aussi en marche aux États-Unis. Les états américains veulent de plus en plus se faire reconnaître comme États avec la majuscule et Washington ne peut y faire obstacle sans risquer de provoquer de graves désordres intérieurs. Dans la Constitution américaine, il existe des mécanismes souples pour permettre ces transferts de pouvoirs, impensables au Canada, pays de la rigidité cadavérique.

Et pourtant, c'est bien dans l'espace continental canadien que les provinces accèdent rapidement au statut de sociétés dont la maturité politique et les capacités économiques les rendent aptes et capables de se prendre en charge en tant qu'États, avec la majuscule elles aussi. Trop de maturité pour Ottawa et son oligarchie allergique au moindre changement?

Mme Michaëlle Jean n'avait nullement à se désister pour accommoder l'insignifiante politique étriquée du gouvernement Martin. Elle n'a rien fait de répréhensible dans le passé et son mari non plus. Il n'y avait rien à nier et aucune profession de foi «fédéraliste» n'était nécessaire pour lui permettre d'accéder au poste de gouverneur général du Canada, avant que la reine elle-même ne vienne l'abolir.