Libre opinion: Indifférence agricole

Réplique à l'éditorial «Ignorance agricole» de Josée Boileau (Le Devoir, 3 août 2005)

Ne juge pas un homme avant d'avoir marché un mille dans ses souliers. À 21 ans j'ai chaussé les souliers d'agriculteur. Maintenant âgé de 30 ans, je n'ai pas encore atteint mon premier mille. Je ne suis pourtant pas bête, mais le sujet est complexe.

Je suis un producteur laitier avec un troupeau de 50 vaches — Holstein bien entendu — ce qui correspond à la taille moyenne des fermes laitières au Québec. Il y a neuf ans, avec un troupeau de 30 vaches, je correspondais à la moyenne de l'époque.

Pour certains, je suis le modèle à abattre parce que je me suis conformé à une agriculture dite industrielle. Pour d'autres, je suis celui qui tient de peine et de misère le bateau menacé par la vague. Moi, je pense que je suis le modèle agricole de la société québécoise d'aujourd'hui. Une société qui a décidé qu'elle ne voulait plus de la petite épicerie du coin. Maintenant, nous voulons faire notre marché, magasiner les tables de patio et renouveler notre prescription à la même enseigne. Nous achetons sans même nous prémunir de notre droit de vote. Quand nous offrons nos dollars en échange de biens de consommation, nous endossons un produit, et par le fait même le chemin que celui-ci a parcouru pour se rendre jusqu'à nous.

Un peu d'histoire

Quand mes grands-parents et les vôtres se sont réunis pour former des regroupements de producteurs, les produits agricoles se transigeaient à des prix dérisoires. Isolés sur leur ferme, les habitants étaient à la merci des industriels qui parcouraient les rangs pour accroître leur marge de profit au détriment du paysan. Les villes prenaient de l'expansion et attiraient un nombre substantiel d'hommes et de femmes pour travailler dans leurs usines. C'est dans ces conditions que des coopératives ont été mises sur pied, d'abord pour acheter des produits en bénéficiant d'un rapport de force et par la suite pour transformer leurs matières premières.

Dans les mêmes années c'est l'Union catholique des cultivateurs, l'UCC, l'ancêtre de l'UPA, qui est mise sur pied. Des quatre coins du Québec, 250 cercles de l'UCC sont formés. Le but: identifier les préoccupations de ses membres, trouver un consensus et parler d'une même voix.

Quelques années plus tard, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, 10 % des fermes étaient alimentées à l'électricité. Les pressions menées par l'UCC ont conduit à la loi sur l'électrification rurale. Aujourd'hui, on nous reproche cette modernité, à tort et à raison. Bien sûr, la campagne d'aujourd'hui n'a rien à voir avec la campagne d'il y a 30 ans, mais la société n'est pas comparable avec celle d'il y a 30 ans.

J'aimerais beaucoup pouvoir penser comme madame Boileau, que l'UPA est responsable du portrait de l'agriculture d'aujourd'hui, mais je ne le peux pas. Ma connaissance du milieu agricole et urbain m'en empêche. Je sais que le Québécois moyen est plus intéressé par son nombril que par le commerce équitable et l'environnement dans lequel il vit.

Regardez les gens faire l'épicerie, ce qu'ils mettent dans leur panier: la tomate américaine bien assise sur l'assiette de styrofoam recouverte d'une pellicule et qui a l'avantage de coûter 4 ¢ de moins que la pauvre tomate québécoise, nue, qui prend place à ses côtés. Au moment de payer notre panier d'épicerie — soit dit en passant le moins cher de tous les pays industrialisés —, il ne vaut pas vraiment la peine de sauver 3 ¢ par sac de plastique.

À votre santé mes amis, et je nous souhaite un suicide collectif réussi!