Lettres: A token...

M. René Boulanger, voici ce que j'ai compris de et entre les lignes de votre texte publié le 11 août dans Le Devoir à propos de la nomination de Mme Michaëlle Jean au poste de gouverneur général.

Nous, de la «mouvance intellectuelle québécoise», savons ce qui est bon pour «le peuple québécois». Quelle déception! Cette pauvre Michaëlle «à la figure angélique», «pion dans un jeu d'échecs», n'est plus des nôtres! Elle a «tourné le dos aux siens». Sa nomination n'est qu'un autre geste «de mise au pas de la nation québécoise». Eh bien voilà! Je vais sacrifier ce «bel ange» sur l'autel de l'indépendance. Je vais la «livrer aux vautours» en révélant que son mari, Jean-Daniel Lafond, réputé être indépendantiste, a fait construire sa bibliothèque par le felquiste Jacques Rose, avec en prime une cache d'armes, au cas où... Voilà qui devrait faire saliver et aboyer «la presse anglophone, [qui] va se mettre à charcuter le couple princier». «[...] elle se retrouvera seule à lutter contre une mer démontée. Nous ne pourrons rien pour elle, sauf attendre que la vague la repousse sur nos rivages. Je pense qu'il faudra alors la recueillir et lui ouvrir à nouveau les bras», comme à une enfant prodigue, «nous, les Québécois de la séculaire résistance», contre les méchants Anglais. «Pourquoi je dis tout ça? Parce qu'il le faut, comme tout prophète, astreint à proclamer la dure vérité.»

Scénario de série B, votre discours, M. Boulanger, est d'une fatuité, d'une condescendance et d'un simplisme à faire sourire. Si d'aventure la «presse anglophone» mordait à votre hameçon, j'aime à penser que les Canadiens en général sont assez intelligents pour échapper à ce que vous appelez le «contrôle des organes d'information». Si un jour le Québec voulait se faire appeler pays, j'exprime le grand souhait que ce ne soit pas en remettant sur la table comme vous le faites les pots cassés et fielleux du passé. Laissez-moi enfin vous rappeler que, lors de sa nomination, en réponse à un journaliste anglophone qui lui demandait si elle n'allait pas servir uniquement de pion (token), Mme Michaëlle Jean a répondu avec l'aplomb et le grand sourire qu'on lui connaît: «I'm not a token, sir, and I will never be.»