L'affaire Michaëlle Jean: tout excuser pour un conte de fées

Les indigènes des îles Salomon exposaient en proue de leurs pirogues un musumusu, une petite sculpture au visage prognathe et aux poings fermés censée personnifier le Kesoko, un esprit lié à la guerre et à la pêche en haute mer. À mi-chemin entre le visage humain et la face de chien, l'effigie servait à effrayer l'ennemi et à éloigner les mauvais esprits.

Les libéraux fédéraux vont naviguer bientôt dans les courants tumultueux d'une nouvelle campagne électorale, tenter d'abattre l'ennemi et de pêcher le plus d'électeurs possible. Ils ont fixé bien en vue leur musumusu, histoire d'éloigner les fantômes surgis de la commission Gomery, ces personnages aux sourires véreux, aux mémoires douteuses, aux moustaches mafieuses et aux regrets hypocrites.

Michaëlle Jean, avec son air de franchise spontanée, sa simplicité courtoise, son amabilité naturelle, son intelligence va exprimer tout le contraire et dissiper de la tête des électeurs les spectres troublants des commandites.

La commandite

Libre de tout engagement, les accointances séparatistes de son mari accentuant sa propre «pureté» politique, elle est une sorte d'«intouchable». Elle a tout d'un ange, d'une apparition, d'une émissaire de la bonne nouvelle: «Le Canada est un beau pays, riche, généreux et foncièrement honnête.» Elle va accrocher des boutons, des rubans et distribuer des milliers de dollars à des milliers de personnes. On reste dans la bonne cause, celle du Canada, le vrai. On est toujours dans la commandite, mais redevenue légitime et protocolaire.

Personne ne fait de lien entre Michaëlle Jean et la reine Élisabeth: on se convainc que c'est du folklore. Personne ne s'intéresse aux documentaires de son mari: de toute façon, nul ne les a vus. Ou à ses commentaires: nul ne les a retenus.

Personne ne remet en question la compétence de Mme Jean pour une telle fonction; ça lui est accordé d'avance, comme un don venu du ciel. La douceur de sa voix, les lueurs d'intelligence dans ses yeux, sa jeunesse immuable, l'harmonie de ses traits négroïdes qu'elle n'a jamais atténués, en faisaient preuve et l'ont métamorphosée en Esprit du bon droit, du mérite et de la récompense. Exactement le contraire des Guité, Corriveau, Lafleur ou Morselli et autres comparses qui vont paniquer en apercevant la pirogue pointer vers eux et courir se dissimuler dans l'obscurité des sous-bois, la honte au front. À notre grand soulagement, tellement nous préférons les happy-end.

Deux morales à cette histoire:
- deux cents ans plus tard, nous restons proches parents des indigènes des îles Salomon pagayant tout nus dans leurs pirogues. Une effigie suffit pour changer nos perceptions et brouiller nos mémoires;
- pour un conte de fées, nous sommes prêts à tout excuser. Rien ne nous séduit autant.