Ce n'est pas un conte de fées

Le jeudi 4 août 2005, à cinq heures trente du soir, un appel téléphonique de Montréal m'apprend que ma nièce du Canada, Michaëlle Jean, a été désignée gouverneure générale de son pays d'adoption. Transmise ainsi, sans préambule, la nouvelle m'a semblé l'incipit d'un conte de fées. Les explications du journaliste Sébastien Béranger m'ont vite convaincu qu'il ne me jetait pas à la tête le songe d'une fin d'après-midi d'été. La fille aînée de ma soeur Luce est, bel et bien, élevée à la haute dignité de gouverneure générale du Canada.

Dans un monde hérissé d'incertitudes — quant aux nouveaux repères existentiels dont a besoin l'universalisation de la démocratie — la désignation d'une femme, journaliste d'origine haïtienne, à ce poste honorifique considérable est un fait culturel de civilisation qui honore le Canada du premier ministre Paul Martin.

C'est le signe fort, exaltant, étincelant, du haut niveau de civilité démocratique qui marque l'évolution des institutions politiques canadiennes. Voici le Canada décidé à faire avancer le processus de redressement du cours chaotique de la mondialisation. La promotion extraordinaire d'une femme émigrée de la première génération, fille d'une infirmière originaire d'Haïti, incarne avec éclat la réussite de l'intégration à la canadienne.

Michaëlle Jean, grâce à ses dons de journaliste de radio et de télévision, grâce à la rigueur de sa parole d'information, à sa connaissance des redoutables réalités de la vie sur la planète, bénéficie aujourd'hui de l'estime, de la confiance, de l'affection des téléspectatrices et des téléspectateurs du Québec.

Mais sa popularité — son audience de bel aloi — s'est étendue, en quelques années, au-delà des clivages de langue et de culture. Les mérites de Michaëlle sont connus et célébrés aussi au Canada anglophone.

La descendante des esclaves de Saint-Domingue a tout pour étoffer et panifier de ses qualités, de sa bonté, de son parcours singulier, de sa beauté, l'apport culturel des humanités anglo-saxonnes — métissées bellement de francophonie et de créolité — à la société civile internationale en formation. N'est-ce pas celle-ci qui est appelée — l'action civilisatrice des Nations unies aidant — à sauver les États-nations, et la diversité de leurs cultures, des barbaries qui, par le sang qui court autour de la terre, humilient et profanent violemment le processus de concertation et de «savoir-vivre-ensemble» des multiples civilisations de la scène mondiale?

Associé à la Couronne britannique et au Commonwealth, membre écouté du G8, le Canada est bien placé pour faire prospérer, sur les bases d'un consensus jamais vu, l'idée d'une vie démocratique internationale qui serait pour les peuples du monde tout un «art-d'être-ensemble», dans le respect réciproque et selon une éthique de solidarité sans précédent, au service des idéaux les plus élevés de la démocratie et de la civilisation universelle.

L'arrivée spectaculaire de Michaëlle Jean à Rideau Hall permet de rêver, sans toutefois verser béatement dans une énième utopie historique.

Dans les conditions de cette nouvelle donne, on comprend pourquoi en Haïti — au berceau désolé de la famille de Michaëlle Jean —, la bonne et formidable nouvelle de sa nomination de gouverneure générale du Canada est accueillie et intensément vécue comme un phare d'espérance et d'allégresse à l'horizon d'attente d'un Sud au bord du désespoir. Vive le libre Canada!