Michaëlle Jean, un des visages du Québec

La chasse aux sorcières me laisse toujours incrédule et sans voix. Et je dois faire un effort aujourd'hui pour élever ma voix dans ce concert cacophonique de puristes souverainistes.

Traquer l'ennemi dans chaque geste qui diffère du choix des uns me ramène à la pensée unique, au tout ou rien, à la lutte sans merci au nom de dieu, d'une idée, d'une idéologie. Et ce sont pour moi les échos du conformisme et du conservatisme. Ce sont les miroirs déformants du monde parallèle des conceptions bigotes qui nous obligent à jurer fidélité à un dogme, comme si rien ne changeait ni ne bougeait, comme si le soleil brillait toujours à la même place, comme si l'univers n'avait que deux dimensions, les purs et les impurs.

Peu importe pour les purs que la terre tourne, change de perspective, d'écliptique ou même d'orbite au fil des millénaires. Il faut faire comme si tout était fixe, comme s'il n'y avait qu'un centre de l'univers. Les purs et les durs, ce sont autant les Trudeau que les souverainistes intransigeants, les Mordecai Richler ou les intégristes.

Que Michaëlle Jean ait voté OUI au référendum et qu'elle accepte aujourd'hui la rare occasion qui lui est offerte de présenter un visage francophone, cultivé, multiculturel du Canada ne devrait que nous réjouir. Car ce visage que le Canada offre au monde entier, sur la scène internationale, c'est le visage du Québec. Ce Québec qui subit sans cesse des campagnes de dénigrement, des campagnes qui propagent l'image de Québécois mesquins, racistes, incultes.

N'est-il pas révolu le temps où...

Je croyais révolu le temps où les artistes, les auteurs, les écrivains, les cinéastes ne devaient pas demander de subvention ou de bourse aux organismes canadiens, ni accepter les prix et les honneurs. Je croyais révolu le temps où il fallait rester petit, refuser de se produire au Canada, minimiser les prix de provenance canadienne.

Rappelons-nous quand le Bloc québécois a été créé, cela a donné lieu à des disputes, puis quand le Bloc a décidé de rester sur la scène fédérale, cela a provoqué des cris de mépris. Aujourd'hui encore, le Bloc québécois est considéré comme le parent pauvre des souverainistes alors qu'il est devenu un parti tellement crédible qu'il fait envie dans certaines autres provinces et qu'il représente le visage progressiste du Québec loin devant le Parti québécois.

Nous avons aujourd'hui, comme peuple distinct et souverain, la rare occasion de changer de perspective, de changer de place, de montrer au reste du Canada et au monde entier le visage pluriel du Québec, notre culture, combien nous sommes tolérants et, comme les sondages le dévoilent, comment nous n'avons aucune réticence à avoir un premier ministre femme, noir ou homosexuel.

Fidel et Che Guevara disait «cambiar el revès en victoria» — changer la défaite en victoire. C'est ce que nous devrions faire actuellement avec le choix de Paul Martin. Le choix qu'il a fait est un choix judicieux qui montre effectivement qu'il sait agir en vrai politicien et tirer profit de tout. Ce choix que Martin a fait pour attirer le Québec dans le giron fédéraliste peut prouver à l'ensemble du Canada et aux autres pays que le Québec est une force incontournable, tout comme nous le prouvons avec nos artistes, nos comédiens, nos cinéastes, nos écrivains.

Refuser de montrer au monde entier un des visages du Québec, le visage de Michaëlle Jean, c'est refuser notre victoire sur le reste Canada. C'est aussi refuser à Michaëlle Jean l'occasion de mettre un peu de baume sur les misères de la communauté haïtienne.

La nomination de Michaëlle Jean, c'est la mise sous forme de conte des remarques de Dany Laferrière sur les liens indéfectibles qui unissent les Haïtiens et les Québécois. À cet égard, il racontait que les Québécoises élevaient leurs enfants dans l'esprit qu'ils étaient nés pour un petit pain, alors que les Haïtiennes élevaient les leurs comme de futurs rois.

Des préjugés que j'ai connus

La campagne contre Michaëlle Jean me rappelle le rôle dans lequel on voulait me confiner à mon retour au Québec et contre lequel j'ai dû lutter et contre lequel je lutte toujours. Les images, ces préjugés tenaces, nous marquent. Je me souviens de Robert Lepage, il y a quelques années, qui s'étonnait tout haut que les ex-felquistes vivent comme tout le monde, étudient, travaillent et aient accès à des postes honorables. En règle générale, l'image des révolutionnaires est fixée et ne devrait plus bouger. De même aujourd'hui, on s'étonne de voir évoluer Michaëlle Jean. Et on voudrait la cantonner dans une image qui ne bouge plus.

Pour beaucoup, comme pour Fidel et Che Guevara, mourir les armes à la main permet de présenter le visage héroïque des martyrs. Car il est préférable de patauger dans la défaite plutôt que de revoir ses façons de faire, ses actions, le sens de ses appartenances. On comprend, bien sûr, que le choix de Michaëlle Jean est en complète contradiction avec l'héroïsme des victimes et des vaincus. Il faut bien comprendre que derrière l'image, où trop souvent on veut nous coller, il n'y a pas de vie, il n'y a pas de contenu, aucun débat, rien qui puisse bousculer les idées toutes faites.

Je suis toujours une souverainiste convaincue, fière d'être Québécoise, croyant dans un Québec libre, et en ce sens je ne peux qu'applaudir au choix de Mme Jean pour représenter mes appartenances.

Je vous félicite, Madame Jean.