Brutus ou le marché aux illusions

Je comprends le propos de M. Mohamed Lotfi («Nomination de Michaëlle Jean, La souveraineté, la dignité, même combat», Le Devoir, 12 août 2005): la nomination de Mme Jean pourrait aider l'avancement des Noirs dans la société québécoise et canadienne, citoyens qui, pour l'instant, sont moins nantis que la moyenne. C'est semble-t-il le calcul qu'a fait Michaëlle Jean. Mais, dans la manoeuvre libérale, il y a un piège, que tous les enthousiastes négligent peut-être trop rapidement.

Pensons à Colin Powell: est-ce qu'en acceptant de servir Bush, il a «fait avancer les Noirs aux États-Unis» ou est-ce qu'il n'a pas été berné? Après tout, Colin Powell, la colombe, incarnait une option de conservatisme modéré qui aurait pu rallier beaucoup d'Étasuniens et les préserver des manipulations Bush-Cheney. Au lieu de quoi, il a servi de caution aux mensonges de Bush à l'ONU avant d'être remercié, non sans avoir brûlé sa crédibilité et ses chances d'incarner une solution de rechange à Bush.

Dans le cas de Michaëlle Jean, M. Lotfi sépare la dignité des citoyens noirs des autres Québécois: «Entre deux combats, la souveraineté du Québec ou la dignité des siens, Michaëlle a fait son choix [...]. Mais l'Histoire lui dira bravo, parce que la souveraineté des uns n'a pas de sens sans la dignité des autres.»

Ces propos sont surprenants. À mon sens, Michaëlle Jean est une Québécoise, et je récuse toute division entre «les uns» et «les siens», qui ne rime à rien. À ce régime, l'intégration et l'égalité ne seront jamais au rendez-vous! Les siens, ce sont les Québécois!

C'est justement le jeu du Parti libéral du Canada (PLC) que de diviser la société québécoise selon des critères ethniques afin de mieux se poser en bon prince rassembleur — diviser pour régner. Un des grands intérêts de la souveraineté, c'est d'échapper à cette ségrégation positive qu'on voit à l'oeuvre en Ontario, avec les tribunaux islamiques etc. (cf. Neil Bissoondath, Le Marché aux illusions).

Renflouer le PLC

Au chapitre de l'intégration à la société québécoise, où la nette majorité de la population active est souverainiste, le Bloc québécois a montré la voie, loin de la trappe fédérale qui cherche surtout à faire des immigrants de bons Canadians (au détriment de l'avenir de la culture québécoise). Avec notamment Maka Kotto, de plus en plus de Québécois noirs et blancs s'unissent dans le combat de l'émancipation nationale.

Certains ministres comme Denis Coderre doivent remercier Mme Jean qui pourra retourner certains votes. Avec le scandale des commandites, le Parti libéral, honni, commençait à perdre sa poigne corrompue sur la société québécoise. Plutôt que de servir les Noirs, cette nomination sert à renflouer un PLC qui ne le mérite pas! Si le PLC avait nommé une énième personnalité québécoise libérale connue pour cette «vertu» au poste de représentant de la reine, les Québécois auraient haussé les épaules: «encore une vendue». Mais devant la figure de Mme Jean, ils peuvent se dire «Tu quoque ...?», comme César à Brutus.

Car Michaëlle Jean, qui incarne l'énergie de l'intégration à la société québécoise en transformation, s'est laissée prendre au miroir de la vaine gloire (comme tant d'autres Québécois), pour redorer de cette belle dynamique le blason de trois institutions désuètes, coloniales pour la nation québécoise qui l'a adoptée: la monarchie britannique, la tutelle du fédéral, et un Parti libéral piqué des vers.

Quelle ironie

Que va faire Michaëlle Jean dans cette galère? Le réseau libéral qui a conseillé Martin pourra, grâce à l'aval de Mme Jean, accomplir une seule chose: retarder l'intégration des Québécois nés en Haïti dans la nation québécoise à son profit. La jeunesse et l'avenir du Québec ne sont pas dans la tutelle coloniale mais dans l'émancipation.

Heureusement, les plus jeunes ne se détourneront pas aussi facilement de l'exemple de Luck Mervil. Mais le texte même de Mohamed Lotfi montre combien la stratégie libérale de division ethnique des citoyens, séparant les «uns» des «ethniques», fonctionne. Quelle ironie quand on pense que Mme Jean récuse l'appellation «minorité visible»! C'est la voie de la souveraineté qui seule permettra de sortir du modèle canadian de communautarisme!

Le modèle québécois d'immigration, dans un Québec souverain, républicain, va reposer sur l'égalité pour lutter contre toute discrimination et réussir l'intégration. La nation est souveraine — pas la reine d'Angleterre — et les citoyens qui la composent sont libres, égaux, et solidaires. Alors un immigrant qui devient citoyen est tenu aux mêmes devoirs tandis que la nation doit le traiter comme un citoyen comme les autres, avec les mêmes droits au bonheur. C'est là que réside l'avenir, en échappant au marché aux illusions.

Lorsqu'on joue à détourner les citoyens de la solidarité nationale en fonction d'une solidarité dite ethnique, on ne sert ni la nation, ni les immigrants, puisqu'on mine la solidarité citoyenne: qui en profite, pensez-vous?