Dix utopies qui ont forgé le Québec - Lionel Groulx, à la recherche d'une mystique nationale

Septième texte d'une série de dix

Il est difficile de nommer, dans l'histoire du Québec et du Canada français, un personnage plus controversé, encore aujourd'hui, que Lionel Groulx. En effet, le chanoine semble avoir été l'instigateur d'autant de débats et de controverses dans la mort que dans la vie.

Si certains voient en lui l'auteur d'une pensée rétrograde, foncièrement incohérente, «ethnicisante» et confinant parfois au racisme, d'autres reconnaissent à son oeuvre de plus grands mérites et le présentent comme un intellectuel audacieux dont l'authentique souci était l'avenir de ce qu'il appelait affectueusement son «petit peuple». Considéré à la fois par ses admirateurs et par ses adversaires comme le principal maître à penser du mouvement nationaliste canadien-français pendant plus d'un quart de siècle, soit des années 1920 aux années 1950, il semble occuper une place pour le moins incertaine dans notre mémoire collective.

Le défi de la modernité

Lionel Groulx naquit à Vaudreuil, en 1878, onze ans après l'entrée en vigueur de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique. Il rendit l'âme en 1967, à 89 ans, en pleine Révolution tranquille.

Entre-temps, il fut témoin des bouleversements sociaux, culturels, politiques et économiques qui, au XXe siècle, transformèrent radicalement le Canada et le Québec. S'il grandit dans une société encore largement rurale et agricole et dont la cellule de base demeurait la paroisse, Groulx mourut dans une société de consommation, urbaine et industrielle, et en passe de rompre de manière fracassante avec sa tradition religieuse.

C'est en rapport avec ce climat de mutation que Lionel Groulx, conscient de la précarité qui pesait sur la nation «canadienne-française», élabora une idéologie nationaliste dont le but était d'assurer d'abord et avant tout sa préservation culturelle et spirituelle.

Le nationalisme de Lionel Groulx était traditionaliste et conservateur dans le sens strict du terme. Il proposait une critique, parfois virulente, de la montée du paradigme de la modernité qui, depuis le XVIIIe siècle, avait progressivement évincé la Providence, le sacré, comme principe directeur et organisateur des sociétés humaines, et qui présentait l'individu comme un être abstrait, «universel», «libéré» de toute appartenance culturelle, communautaire ou nationale prédéterminée.

Ce que Groulx combattait, au fond, c'était la thèse de la «nation-contrat», qui provoquait invariablement, d'après lui, l'amenuisement des liens organiques — langue, culture, histoire et foi — qui soudaient les communautés nationales.

Groulx dressait une opposition irréductible entre les concepts d'«État» et de «nation», le premier étant une construction artificielle (quoique légitime) et postérieure à la réalité naturelle et organique que représentait le second. Autrement dit, c'étaient les nations qui créaient les États et non l'inverse.

L'«identité» canadienne-française, pour reprendre un terme plus contemporain et assez absent de son vocabulaire, était enracinée dans un passé et s'appuyait, pour se développer, sur l'expérience vécue et le savoir accumulé des ancêtres. La nation groulxiste était une communauté de mémoire, un rejeton de la France du Grand Siècle qui s'était transformé, «canadianisé» au contact de son environnement nord-américain.

Un nationalisme messianique

Si la nation était une entité organique et naturelle, elle était également issue d'un pouvoir surnaturel. Lionel Groulx croyait ferme en la thèse de la création providentielle des nations, thèse selon laquelle chaque peuple avait hérité d'une mission particulière et participait d'un immense projet métaphysique dont la Providence seule tenait le secret.

La mission de la nation canadienne-française, selon cet homme de foi, était d'introduire en Amérique la civilisation européenne et chrétienne, française et catholique. Dans ses études historiques, il croyait constater l'accomplissement constant et fidèle de cette mission partout sur le continent nord-américain depuis près de quatre siècles: les Jésuites dans l'ancienne Nouvelle-France en avaient témoigné, de même que les Oblats dans le Nord-Ouest canadien au XIXe siècle.

Il n'abandonnerait jamais cette conviction en la mission civilisatrice et évangélisatrice du Canada français, même après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque certains de ses propres disciples chercheraient à moderniser l'idéologie nationaliste en la «purgeant» de ses «mythes consolateurs».

C'est sans doute sur cette question du messianisme canadien-français que la pensée de Groulx heurte le plus violemment les sensibilités des postmodernes que nous sommes devenus. Entre ses mains, cependant, cette idée se transformait en un formidable instrument dans son combat pour la «survivance» du peuple canadien-français: si la Providence avait voulu et fait la diversité des nations, de quel droit pouvait-on chercher à les uniformiser?

En 1900, le jeune collégien qu'il était consignait la réflexion suivante dans son journal: «Ce [...] Dieu créateur qui a jeté tant de variétés dans le reste de la création pour arriver à l'harmonie universelle, se serait-il abstenu de jeter les mêmes nuances de tons et de coloris dans la partie supérieure de son grand ouvrage?» (Journal, 1895-1911, Tome II, Presses de l'Université de Montréal, 1984).

Plus d'un demi-siècle plus tard, les convictions du vieux maître là-dessus n'avaient guère changé: «Il n'est pas vrai que la beauté du monde soit faite d'uniformité. Quand je regarde ces grands peuples contemporains où se sont faits d'effroyables brassages de nationalité, je ne trouve pas que l'homme, le type humain se soit amélioré en s'uniformisant.» («La résistance. Notes [manuscrites] pour une conférence à Verner, Ont., mai 1955», Centre de recherche Lionel-Groulx.) Des propos, pourtant exprimés par un homme de droite, que ne renierait sans doute pas, aujourd'hui, une certaine gauche.

Une mystique nationale

Lionel Groulx était-il indépendantiste ou «séparatiste», comme on l'aurait dit à son époque? Plusieurs de ses contemporains en sont arrivés à cette conclusion, parfois un peu hâtivement. Groulx ne fit jamais la promotion ouverte de l'option indépendantiste, bien qu'il fût persuadé, surtout au début des années 1920, que le régime confédéral devait s'écrouler sous le poids du mécontentement des provinces de l'Ouest face au Canada central.

Concrètement, Groulx souhaitait que les Canadiens français reprissent le contrôle de l'économie du Québec, témoignassent leur solidarité aux minorités françaises des autres provinces tel qu'il l'avait lui-même fait à maintes reprises, et qu'ils gommassent les fractures partisanes qui réduisaient, d'après lui, les forces vives de l'organisme national.

Mais pour l'essentiel, l'idéal de Groulx se situait à un autre niveau que d'aucuns estimeraient plus élevé: la création d'une «mystique nationale» qui aurait permis à la nation canadienne-française de s'adapter à un environnement social, politique et économique en pleine mutation, sans jamais perdre de vue ce qu'elle était, d'où elle venait et quels principes spirituels devaient en orienter l'évolution.

L'«État français» qu'il revendiquait était moins un projet politique concret à réaliser qu'un pôle, un «phare» culturel et spirituel devant éclairer l'Amérique française dans son ensemble, telle une Jérusalem canadienne-française. En janvier 1921, il signa un article dans la revue mensuelle L'Action française dont il venait d'accepter la direction, article qui résume peut-être l'essentiel de son projet:

«Notre doctrine, elle peut tenir tout entière en cette brève formule: nous voulons reconstituer la plénitude de notre vie française. Nous voulons retrouver, ressaisir, dans son intégrité, le type ethnique qu'[a] laissé ici la France. [...] Et c'est ce type français rigoureusement caractérisé, dépendant d'une histoire et d'une géographie, ayant ses hérédités ethniques et psychologiques, c'est ce type que nous voulons continuer, sur lequel nous appuyons l'espérance de notre avenir, parce qu'un peuple, comme tout être qui grandit, ne peut développer que ce qui est en soi, que les puissances dont il a le germe vivant.»

L'oeuvre de Groulx témoigne d'une angoisse certaine face à l'accélération subite des forces de l'histoire, phénomène qui menaçait la «survivance» du peuple canadien-français en tant qu'entité distincte en Amérique. Est-il besoin de préciser que c'étaient aussi les desseins de la Providence qui, de son point de vue, étaient aussi mis en péril? La solution, selon le chanoine, n'était pas, pour l'essentiel, l'adoption d'un nouveau régime politique, qui n'eût été qu'une autre création humaine imparfaite, mais plutôt la fidélité à ce qu'il aurait appelé une «substance de civilisation».

La semaine prochaine: Marcel Rioux