Dix utopies qui ont forgé le Québec - Marie de l'Incarnation, folle de Dieu

À une époque où le Québec semble vouloir repenser son devenir, Le Devoir propose d'explorer, tous les lundis de l'été, une dizaine d'utopies passées, proposées et incarnées par des hommes et des femmes qui ont marqué cette société, de la Nouvelle-France jusqu'aux années 1970. Comment ces personnages clés, mais parfois méconnus, de notre histoire, ont-ils envisagé l'avenir? Quels projets les ont portés, quelles luttes les ont animés? Quelle mémoire avons-nous de ces avenirs rêvés? Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d'études sur le Québec de l'université Concordia, a conçu et coordonné la série, avec la collaboration d'Antoine Robitaille.

Pourquoi s'intéresser aujourd'hui à Marie Guyart de l'Incarnation (1599-1672)? À une époque où le virtuel semble parfois compter plus que la réalité, que peut bien nous apprendre l'être de chair et de sang qu'a été, au XVIIe siècle, cette femme, religieuse ursuline, et cloîtrée par-dessus le marché?

C'est que, depuis la Révolution tranquille, on a balayé cette femme du revers de la main. Elle et ses pairs, les religieux, se sont trouvés hors l'histoire. Ils ne méritaient pas d'y être.

Pour toutes sortes de raisons, Marie de l'Incarnation s'est ainsi vue reléguée aux oubliettes: cette missionnaire, expatriée en terre américaine dès 1639, n'était-elle pas convoyeuse d'impérialisme religieux et socio-économique? En imposant le système de croyances euro-chrétiennes, n'a-t-elle pas contribué à détruire les cultures amérindiennes? Cette tourangelle, qui fait de l'humilité sa vocation, n'a-t-elle pas, en fabriquant la soumission, fait le jeu du système patriarcal?

Et plus suspect encore, cette mystique qui prétend parler à Dieu n'appartient-elle pas au monde des hystériques? Bref, encore une fanatique décidée à faire le bonheur d'autrui sans lui demander son avis.

Pourquoi Marie de l'Incarnation?

Alors pourquoi Marie de l'Incarnation? Parce que son expérience peut alimenter la réflexion sur la solidarité sociale et ce qui la cimente.

Tout d'abord, réalisons que sans les femmes comme Marie Guyart, notre pays n'existerait pas. Ce sont les religieuses, en effet, qui établissent les fondements de la société telle que nous la connaissons: éducation, santé, secours aux pauvres, soutien de l'âge d'or, accueil des orphelins, encadrement des familles, emploi et immigration.

Marie collabore activement à ces fondations en érigeant son couvent d'enseignement à Québec, qui a pour fonction première d'éduquer dans la foi chrétienne et de «civiliser» les petites Amérindiennes et qui, bientôt, fera tout cela: élever, soigner, secourir, soutenir, accueillir, encadrer, employer et aider à s'établir. Et pas seulement les Amérindiennes, les Françaises aussi qui, très tôt, affluent alors que les premières sont décimées par les maladies et les guerres.

Marie participe avec ardeur au projet des missionnaires, cautionné par le pouvoir royal, qui est de fusionner les deux nations, amérindienne et française. Pour la France, qui est alors, avec ses 20 millions d'habitants, le pays le plus peuplé d'Europe, les «peuples» sont considérés comme la source même de la puissance économique, militaire et politique.

Accroître le nombre de Français (donc de sujets du roi, loyaux et bons catholiques) est une nécessité d'autant plus forte qu'au début du XVIIe siècle, le pays se remet mal de la grande saignée opérée par les guerres de religion et des divisions religieuses dues à la scission protestante.

Le grand projet est alors de réunir tous les peuples français, qu'ils soient bretons, normands, provençaux ou habitants des colonies. Et la religion (l'unique religion catholique romaine) est considérée comme le ciment idéal de cette réunion. C'est pourquoi en 1632, la charte des Cent-Associés spécifiera que tous les baptisés amérindiens seront réputés «naturels français» avec tous les droits que comporte une telle naturalisation.

Or, très rapidement, les missionnaires se rendent compte que ce projet est voué à l'échec. Les colons français, observent-ils, donnent un trop mauvais exemple aux Amérindiens. Et c'est un des mérites de Marie Guyart d'avoir été la première à exprimer ouvertement un certain relativisme culturel: il est impossible, constate-t-elle, de civiliser (c'est-à-dire franciser) les Amérindiens tout simplement parce qu'ils sont Amérindiens.

Ainsi elle écrit à son fils, le 1er septembre 1668: «C'est pourtant une chose très difficile, pour ne pas dire impossible de les franciser ou civiliser. Nous en avons l'expérience plus que tout autre, et nous avons remarqué de cent de celles qui ont passé par nos mains à peine en avons nous civilisé une.» Elle ajoute: «Je n'attends pas cela d'elles, car elles sont Sauvages, et cela suffit pour ne le pas espérer.»

Par contre, Marie fait une différence entre civiliser et évangéliser. Si elle admet qu'il est difficile voire impossible de «civiliser» les Amérindiens, elle est convaincue qu'il est tout à fait possible de les évangéliser. Elle insiste là-dessus, d'autant qu'une fois convertis, les nouveaux chrétiens sont tout à fait exemplaires. Ils deviennent des modèles de vertus chrétiennes qui «font honte à ceux de l'ancienne France». La France peut s'enorgueillir de ces nouveaux sujets.

Contestataire ou conformiste?

Une activité multiforme et une rare ouverture d'esprit, donc, portées par des idéaux qui n'ont plus cours aujourd'hui. Aujourd'hui Marie aurait tout faux. Qui irait parler de nos jours de «mission divine»? De «sainte folie»? Qui avouerait ingénument que la Vierge Marie l'aide dans ses tâches quotidiennes? Qui oserait promouvoir l'assimilation d'un peuple à un autre? Pas très politiquement correcte, la Marie.

On pourrait penser qu'elle ne l'était pas non plus de son temps: n'a-t-elle pas abandonné son fils pour se faire religieuse? N'a-t-elle pas quitté son cloître en faisant du chantage à son directeur de conscience (si je ne pars pas, vous serez damné, c'est Dieu qui le dit)? Et, grâce à son réseau — qui va jusqu'à la reine mère — ne s'est-elle pas arrangée pour prendre le bateau qui l'emmènerait vivre et mourir en Nouvelle-France? Ne désire-t-elle pas mourir de la main des Iroquois? N'écrit-elle pas à son fils qu'elle se réjouit qu'il puisse un jour mourir martyr?

Et pourtant, Marie Guyart, malgré la singularité de son expérience, demeure toujours à l'intérieur des limites explicites de la culture et de la sensibilité de son temps.

À l'évidence, Marie passe par tous les états que peut connaître une femme «normale» à son époque. Cette catholique (les catholiques sont en majorité en France) va, en effet, de l'état de fille obéissante (obéissant à son père), à celui de femme mariée (soumise à son mari), de mère (soucieuse du bien-être de son fils), de veuve (gagnant de facto une certaine autonomie), de religieuse (tout à fait le modèle post-Concile de Trente).

À l'intérieur de chacun de ces états successifs de fille, épouse, mère, veuve et religieuse, Marie déploie, il est vrai, une remarquable agency, diraient les Anglais. Toutefois, elle agit sans sortir des limites imposées par sa société; limites dont elle a parfaitement conscience.

Par ailleurs, comme les autres femmes d'alors, Marie est une femme de réseau. Si elle accède à un certain pouvoir en devenant d'abord gestionnaire d'entreprise (celle de son beau-frère), puis — et ce n'est pas très différent — fondatrice et supérieure du couvent de Québec, c'est en suivant les voies tout à fait habituelles qu'offre la France de son époque.

On le voit, comme la plupart des femmes de son temps, elle trouve plus payante la stratégie du conformisme social (ce que la société attend d'une femme) que la voie de la contestation (qui peut mener au mieux à l'enfermement, au pire au bûcher).

Ceci dit, Marie demeure une femme extraordinaire. Ses idées et son comportement constituent une manifestation exceptionnelle de la norme — de la légitime aspiration à un idéal partagé par ses contemporains.

Les citations sont tirées de Marie de l'Incarnation, Correspondance, G.-M. Oury, éd., Solesmes, Abbaye Saint-Pierre, 1971.

Sixième texte d'une série de dix

La semaine prochaine: Lionel Groulx

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