Dix utopies qui ont forgé le Québec - De l'alliance à l'insignifiance, la lutte de Nicolas Vincent

À une époque où le Québec semble vouloir repenser son devenir, Le Devoir propose d'explorer, tous les lundis de l'été, une dizaine d'utopies passées, proposées et incarnées par des hommes et des femmes qui ont marqué cette société, de la Nouvelle-France jusqu'aux années 1970. Comment ces personnages clés, mais parfois méconnus, de notre histoire, ont-ils envisagé l'avenir? Quels projets les ont portés, quelles luttes les ont animés? Quelle mémoire avons-nous de ces avenirs rêvés? Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d'études sur le Québec de l'université Concordia, a conçu et coordonné la série, avec la collaboration d'Antoine Robitaille.

De 1810 à 1844, Nicolas Vincent (1769-1844) a été le grand chef de la nation huronne-wendat, établie à la Jeune-Lorette (Wendake), en banlieue de Québec, depuis 1697. Il aura consacré une partie de sa vie à une utopie de coexistence avec les «nouveaux maîtres» britanniques du pays. Cette chimère reposait sur une tenace logique d'alliance éphémèrement partagée par les conquérants, lesquels nourrissaient plutôt des projets civilisateurs qui allaient réduire les peuples autochtones du Canada à l'insignifiance.

En fait, Nicolas Vincent avait pressenti les recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones (CRPA) plus de 150 ans avant qu'elle ne dépose son volumineux rapport.

Si la logique d'alliance avec la puissance coloniale anglaise prévalait encore au début du mandat du grand chef Vincent, elle a progressivement cédé la place à une logique de sujétion des peuples autochtones. Immédiatement après la dernière guerre coloniale de 1812-1814, qui a opposé la Grande-Bretagne aux États-Unis, les autochtones ont rapidement perdu leur importance d'alliés militaires et commerciaux pour passer graduellement à la pupillarité. Le statut particulier de pupilles de l'État prévaudra in extenso jusqu'au moins la fin des années 1960 et sera en partie responsable de la création de la CRPA au début des années 1990, à la suite, entre autres, des événements d'Oka.

Des principes déjà connus

En 1996, la CRPA proposait quatre principes fondamentaux pour stimuler le renouvellement des relations avec les autochtones du Canada. La reconnaissance reposait sur l'idée que les Canadiens devaient prendre conscience du rôle des premiers habitants dans la trame historique canadienne et des droits territoriaux implicites. Le respect s'imposait comme rempart contre les efforts de «domination et de contrôle». Le partage se fondait sur l'équité et l'égalité. Quant au principe de la responsabilité, il conviait l'État à faire preuve d'honorabilité, de «bonne foi et d'honnêteté».

La CRPA insistait également sur un facteur clé de réussite: la juste partition des terres et des ressources. Il en fallait suffisamment pour que les premiers occupants, libres de pratiquer leurs activités traditionnelles, se sentent chez eux, pour qu'ils puissent subvenir à leurs besoins et assurer leur autonomie.

Or, la logique d'alliance du grand chef Vincent s'articulait autour des principes évoqués par la CRPA, en s'inspirant surtout des rapports de nation à nation. Il ne s'agissait pas tant d'affirmer une indépendance nationale que d'évoquer un partenariat avec la Couronne ayant pour toile de fond un passé et un avenir communs. La cohabitation impliquait pour Nicolas Vincent l'adaptation et non l'assimilation à la vie des voisins «blancs».

Ce renouvellement de l'alliance supposait que les autochtones deviennent de fidèles sujets, en échange d'une fidélité réciproque de la Couronne se traduisant en un engagement formel de protéger indéfectiblement les intérêts de ses alliés.

En dépit des nombreux revers auxquels il a dû faire face, le grand chef Vincent n'a pas dérogé à sa vision durant ses 34 années en exercice; il a fait preuve d'une conviction peu ordinaire devant une adversité qu'il n'a jamais pu contenir ni infléchir.

Une démarche structurée

Les espérances de Nicolas Vincent ressortent dans les pétitions envoyées systématiquement à tous les gouverneurs anglais, dans ses témoignages devant la Chambre d'assemblée, ainsi que dans le compte rendu de son voyage de 1825 auprès du roi. L'appel à la justice qu'il martèle s'adresse à l'alliée qu'est la Couronne et non à l'intermédiaire que sont les cours de justice.

Les pétitions avaient pour but d'inciter les autorités à l'action. Dans près de dix pétitions, qui s'étendent de 1810 à 1843, quatre fils conducteurs dominent l'argumentation du chef Vincent:
- les autochtones sont les premiers occupants du pays;
- ils sont les alliés des Européens depuis l'arrivée des premiers explorateurs;
- le territoire est essentiel à la survie des communautés autochtones;
- la Couronne a le devoir de protéger ses alliés.

Bref, Nicolas Vincent ne fait rien de moins que de réclamer la reconnaissance des droits territoriaux particuliers associés à l'occupation primaire. Ces droits se trouvent étroitement liés aux activités traditionnelles autochtones sur lesquelles repose la survie culturelle.

Il revendique en même temps le respect dû à des alliés de longue date, bouclier instinctif contre l'asservissement et la subjugation. Il enjoint ses partenaires au partage équitable en dénonçant la boulimie territoriale des colonisateurs. Enfin, il responsabilise l'État et exige de lui un comportement honorable fondé sur la loyauté et la probité.

Cette chaîne d'arguments en appelle une seconde qui touche directement la prééminence de la question territoriale. Pour Nicolas Vincent, il s'agit, en tant qu'ancien «maître du pays», de sauvegarder pour son peuple un minimum de terres afin d'y planter des racines durables, de protéger le mode de vie ancestral, de sécuriser des ressources pour assurer l'autarcie de sa communauté et ainsi sortir de l'état de dépendance auquel lui et ses frères sont acculés.

Des comités et des renforts

Si les pétitions suscitent l'action, celle-ci se manifeste particulièrement dans la création, entre 1819 et 1834, de quatre comités spéciaux de la Chambre d'assemblée. Nicolas Vincent y témoigne, montrant qu'il comprenait le rôle de médiation que pouvait jouer une telle institution dans la société coloniale.

Outre les arguments présentés dans les pétitions, le grand chef Vincent manifeste une confiance résolue dans la justice royale et fait un vibrant appel à l'honneur de la Couronne. Il n'est cependant pas complètement obnubilé par son enthousiasme lorsqu'il propose son implication dans le processus décisionnel. Il mobilise également le soutien d'éminents personnages de la communauté coloniale anglaise, dont l'homme d'affaires John Neilson ainsi que le talentueux juriste Andrew Stuart. Les deux sont députés de Québec sous la bannière du Parti canadien (Parti patriote à partir de 1826).

Bien que le comportement spéculatif de ces deux acteurs puisse susciter un sage doute sur leurs intentions profondes, il n'en demeure pas moins que leurs plaidoyers en faveur de la cause du grand chef Vincent sont éclairés, même s'ils ne parviennent pas à convaincre. Tout en invoquant des arguments juridiques, ils font appel à la protection et à l'honneur de la Couronne, au sens de la justice et à l'alliance séculaire avec les autochtones. Ils utilisent habilement la rhétorique juridique britannique qui consiste à développer des arguments en vue de convaincre un tiers, un arbitre.

En 1825, le grand chef Vincent, trois chefs de son conseil et Andrew Stuart se rendent même en Angleterre pour présenter leurs arguments au roi et à ses ministres. Le monarque était reconnu par les autochtones comme l'ultime arbitre et défenseur de leurs intérêts.

Dans un vigoureux langage diplomatique, le roi s'engage à «augmenter leur bien-être», «assurer leur bonheur» et à se «montrer vraiment leur père». S'il est porteur de bonnes intentions, le discours royal cache insidieusement les ambitions civilisatrices de l'Empire britannique.

Une alliance coloniale

Devant tous ces efforts, il serait raisonnable de croire au succès des démarches du grand chef Vincent pour obtenir justice. Cela serait sans compter sur la volonté politique qui se développe dans le premier tiers du XIXe siècle, qui culmine durant le régime britannique, pour s'installer à demeure dans la logique politique du gouvernement fédéral canadien durant une bonne partie du XXe siècle. Cette volonté consiste à civiliser les «sauvages» en vue de les couler dans le moule du mode de vie euro-canadien.

Les arguments du chef Vincent et de ses supporteurs se sont heurtés à l'obligation morale que s'était attribuée la Couronne de civiliser les «sauvages» après les avoir dépouillés de tous les instruments de la dignité. Alors que les uns réclamaient, dans un esprit d'alliance, la noblesse des principes de reconnaissance, de respect, de partage et de responsabilité, les autres appliquaient l'insignifiance à ces mêmes principes. Dans la logique civilisatrice, la reconnaissance réside dans l'homogénéité, le respect dans l'émancipation, le partage dans l'équité du projet civilisateur et la responsabilité dans la moralité de l'entreprise civilisatrice.

Il reste à savoir sur quoi achoppent aujourd'hui des principes séculaires clairement énoncés par le grand chef Nicolas Vincent et récemment reportés à l'ordre du jour par la Commission royale sur les peuples autochtones.

La semaine prochaine: Marie de l'Incarnation

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